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  ARM Give a man a fire and he's warm for a day, but set fire to him and he's warm for the rest of his life (Terry Pratchett, Jingo)

Passé, présent, statues, bataillon: quelle est l’ampleur du problème nazi en Ukraine?

(2022-03-15_11-02-00 (NBC News, Forward))


Parmi les nombreuses raisons fabriquées par le président russe Vladimir Poutine pour justifier l’attaque de la Russie contre l’Ukraine, il y a son affirmation selon laquelle l’action a été entreprise pour “dénazifier” le pays et ses dirigeants. Mais d’où sort cette idée?

À première vue, cette affirmation peut sembler absurde. D’autant plus que le président ukrainien Volodymyr Zelensky est juif et a déclaré que des membres de sa famille avaient été tués pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour mieux comprendre la propagande à laquelle Poutine se livre, il est important de resituer le problème de l’Ukraine avec les nazis, passé et présent. En effet, le discours de Poutine se base sur le passé antisémite de l’Ukraine et sa collaboration avec les nazis d’Hitler, ainsi que l’adhésion récente de certains milieux à des factions néonazies.

Partisans du bataillon d'Azov. © AP

“Heil Hitler”



À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’Ukraine abritait l’une des plus grandes communautés juives d’Europe, dont le nombre était estimé à 2,7 millions, un chiffre remarquable compte tenu de la longue histoire d’antisémitisme et de pogroms du territoire. Plus de la moitié d’entre eux périront. Lorsque les troupes allemandes ont pris le contrôle de Kiev en 1941, elles ont été accueillies par des bannières “Heil Hitler”. Peu après, près de 34.000 Juifs - ainsi que des Roms et d’autres “indésirables” - ont été rassemblés et conduits dans des champs à l’extérieur de la ville sous prétexte de réinstallation, avant d’être massacrés.

Le ravin de Babi Yar est devenu l’un des plus grands sites d’extermination de l’Holocauste, en dehors d’Auschwitz et des autres camps de la mort, avec près de 100.000 personnes assassinées. Les chercheurs ont noté le rôle clé joué par la population locale dans l’application des ordres d’exécution nazis sur le site.

Augmentation des actes antisémites



Aujourd’hui, l’Ukraine compte entre 56.000 et 140.000 Juifs, qui jouissent de libertés et de protections jamais imaginées par leurs grands-parents. Cela inclut une loi actualisée adoptée le mois dernier qui criminalise les actes antisémites. Malheureusement, cette loi était destinée à faire face à une forte augmentation des manifestations publiques de sectarisme, y compris le vandalisme de synagogues et de monuments commémoratifs juifs couverts de croix gammées, et des marches sinistres à Kiev et dans d’autres villes qui célébraient les Waffen SS.

Des membres du Bataillon Azov se tiennent sur la place de l'Indépendance, place Maidan, le 4 septembre 2014 à Kiev, en Ukraine. © Getty Images

Statues à l’effigie d’anciens proches des nazis



Autre fait épinglé, l’Ukraine a érigé ces dernières années des statues honorant des nationalistes ukrainiens dont l’héritage est entaché par leur passé indiscutable de mandataires des nazis. Le journal juif Forward en cite quelques-uns dont Stepan Bandera, leader de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), dont les partisans ont agi comme des miliciens locaux pour les SS et l’armée allemande. “L’Ukraine compte plusieurs dizaines de monuments et de noms de rues à la gloire de ce collaborateur nazi, suffisamment pour nécessiter deux pages Wikipédia distinctes”, écrit le Forward.

Un autre personnage fréquemment honoré est Roman Shukhevych, vénéré en tant que combattant ukrainien pour la liberté, mais également en tant que chef d’une unité de police auxiliaire nazie redoutée, qui, selon le Forward, était “responsable du massacre de milliers de Juifs et de Polonais”. Des statues ont également été érigées pour Yaroslav Stetsko, un ancien président de l’OUN, qui a écrit “J’insiste sur l’extermination des Juifs en Ukraine.”

Montée en puissance des groupes d’extrême droite



Les groupes d’extrême droite ont également gagné en importance politique au cours de la dernière décennie. Le plus significatif porte le nom de Svoboda, dont le leader a affirmé que le pays était contrôlé par une “mafia juive moscovite”. Svoboda a envoyé plusieurs membres au Parlement ukrainien, dont un qui a qualifié l’Holocauste de “période brillante” de l’histoire humaine, selon Foreign Policy. Mais aux élections de 2019, la liste “Svoboda” (liste unifiée des partis ukrainiens d’extrême droite) n’a obtenu qu’à peine plus de 2,15% des suffrages... soit trop peu pour obtenir des sièges à la Rada ukrainienne. On ne peut donc pas parler d’adhésion nationale à ces idéologies, comme Poutine tente de le faire croire.

Autre fait bel et bien inquiétant, des néonazis font partie de certains bataillons de volontaires ukrainiens dont les rangs ne cessent de grossir. Ils sont aguerris après avoir mené certains des combats contre les séparatistes soutenus par Moscou dans l’est de l’Ukraine, après l’invasion de la Crimée par Poutine en 2014. L’un d’eux est le bataillon Azov, fondé par un suprémaciste blanc avoué qui affirmait que le but national de l’Ukraine était de débarrasser le pays des Juifs et des “autres races inférieures”. Aujourd’hui, le bataillon Azov est un membre officiel de la garde nationale ukrainienne. Sa réputation est sombre et violente, ses relents néonazis indiscutables (et donc médiatisés), mais davantage dans le chef de ses dirigeants que des combattants eux-mêmes, qui sont avant tout nationalistes et adhèrent au mouvement dans le but de défendre leur pays face à la Russie. Reste que l’intégration d’Azov à une structure étatique comme la garde nationale est indéniablement contestable.

Manipulation des faits et détournement de l’Histoire



Depuis 2014 et l’annexion de la Crimée par la Russie, les accusations de "nazification” de l’Ukraine font partie intégrante de la rhétorique du Kremlin, qui accuse également les Ukrainiens de “génocide” contre les Russophones dans le Donbass. “Ces allégations sans preuve font référence au bataillon Pravi Sector, qui s’est battu dans le Donbass et qui a été réintégré à l’armée régulière ukrainienne. Certains de ses membres avaient une idéologie nazie, mais ils ont été écartés par le président Zelensky”, précisait Carole Grimaud-Potter, professeure de géopolitique russe à l’université de Montpellier, [1]sur France Info récemment. Quant aux manifestations nationalistes en Ukraine, elles sont portées “par une minorité d’habitants”, rappelle la chercheuse, qui ajoute que Zelensky a interdit les marches et les hommages à Bandera.

Les accusations de Poutine cherchent donc à réveiller les peurs et les vieux démons, mais surtout dans la mémoire des Russes dont il peine à avoir le soutien à l’heure où le pays fait face à une grave crise économique, dont il est de bon ton de détourner l’attention, mais désormais aussi à l’heure de justifier une guerre trop onéreuse que le peuple russe n’a en rien demandée. Le nerf de la guerre, c’est que Vladimir Poutine ne peut souffrir l’idée que l’Ukraine entre définitivement dans le giron occidental, rappelle encore France Info. Il accuse donc le pays d’avoir gagné son indépendance avec l’aide de radicalisés et de nazis, et de l’Occident en général. Sa rhétorique vise une fois de plus à défendre son idéologie selon laquelle Ukrainiens et Russes ne sont qu'un même peuple qui appartient toujours à l’empire russe, et qui s’oppose à l’Occident. Agiter le spectre de la sécurité nationale et du nazisme ne sont donc que des manœuvres de propagande.

LIRE AUSSI



[2]L’allocution hallucinante de Poutine avant d’envahir l’Ukraine

[3]La Russie veut “effacer” l’Ukraine et son histoire, selon Zelensky

© Getty Images



[1] https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/genocide-denazification-comment-vladimir-poutine-reecrit-l-histoire-pour-justifier-la-guerre-en-ukraine_4979184.html

[2] https://www.7sur7.be/monde/l-allocution-hallucinante-de-poutine-avant-denvahir-lukraine~a435f24c/

[3] https://www.7sur7.be/monde/la-russie-veut-effacer-l-ukraine-et-son-histoire-selon-zelensky~accec6ac/



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