Sekkaki suspecté de trafic de drogue, armes, bijoux, hormones, voitures... depuis sa cellule: “Comme si j’avais un bureau d’intérim du crime en prison”
(2022-02-24_18-32-26 (Het Laatste Nieuws))
- Reference: 2022-02-24_18-32-26_sekkaki-suspecte-de-trafic-de-drogue-arm
- News link: https://www.7sur7.be/belgique/sekkaki-suspecte-de-trafic-de-drogue-armes-bijoux-hormones-voitures-depuis-sa-cellule-comme-si-javais-un-bureau-dinterim-du-crime-en-prison~a4dfe635/
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Exclusif “Le Maroc n’a pas besoin de preuves pour condamner quelqu’un”, affirme Ashraf Sekkaki, 38 ans, lors d'un entretien téléphonique avec HLN depuis sa prison à Rabat. La justice belge, elle, en est sûre: la voix du détenu a été identifiée lors d’écoutes téléphoniques dans le cadre d’une enquête pour trafic de drogue, entre autres. Selon les enquêteurs, Sekkaki tenait même un véritable bureau d’intérim du crime depuis sa cellule marocaine, où il évoquait aussi des armes, des montres volées et des voitures maquillées. “Ce que les Belges ont pu écrire sur moi, ici, c’est l’évangile”, se plaint le détenu, qui dit aussi craindre un simulacre de procès. “Comme si les Marocains allaient écouter ces conversations”, ironise-t-il.
“Pour l’instant, je suis en sécurité”, lance un Ashraf Sekkaki joyeux, même rieur, depuis sa prison de Salé II, à Rabat au Maroc. “J’ai même reçu mon troisième vaccin”, s’exclame-t-il avant de poursuivre: “Le plus important, c’est que je n’attrape pas le coronavirus ici. Imagine qu’ils doivent me conduire à l’hôpital (il rit) Ils n'ont pas la logistique pour! Ils préfèrent encore me voir tomber raide mort ici que de risquer que je m’échappe encore, je crois. Je crois que personne n’a de quarantaine plus sure que moi dans ce pays. Je ne vois personne d’autre que mes huit gardiens. Je n’ai personne à qui parler non plus, même pas par la fenêtre vu que j’ai cet aile de la prison pour moi tout seul”. Il dit repenser à l’époque où, dans le quartier de haute sécurité de la prison de Bruges, il avait encore des contacts avec ses codétenus. “À ma droite, j’avais Trabelsi (Nizar Trabelsi, l’ex-footballeur tunisien accusé d’avoir fomenté un attentat terroriste et qui a été livré aux USA, N.D.L.R.) et à ma gauche, Farid (Farid Bamouhammad, plus connu sous le nom de Farid le Fou). Finalement, c’est moi qui m’en tire le mieux: Trabelsi ne saura plus jamais ce que c’est d’être libre et Farid est mort d'un cancer”.
[1]
L’énorme couac qui a permis à Oualid Sekkaki de prendre le large
[2]
Oualid Sekkaki, évadé de la prison de Turnhout en décembre 2019, a été arrêté dans le Limbourg
Citation
Si j’avais su qu’on me ferait purger mes 12 ans de peine ici, je serais parti à temps, croyez-moi
“J’ai beau être physiquement emprisonné, je réalise que bien des gens ont moins de chance que moi. La maladie etc. J’essaie de relativiser, cela pourrait aller mieux, mais ça pourrait être pire aussi”. Sa bonne humeur n’est pas inébranlable: “Mais si j’avais su qu’on me ferait purger 12 ans de prison ici au Maroc, c’est sûr, je ne serais pas ici aujourd’hui, croyez-moi”. Le fait est que Sekkaki a raté plusieurs fois de suite la grâce royale marocaine, qui a été octroyée à ses codétenus avant lui. Il commence à se rendre à l’évidence: avec les nouvelles accusations dont il fait l’objet, il ne bénéficiera jamais d'une libération anticipée. Il décompte les jours jusqu’à celui où il pourra “enfin mener une existence normale en Belgique”.
La prison où Sekkaki restera incarcéré jusqu’à la fin de sa peine © RV
Citation
J’ai une haine intense et profonde pour la justice belge. Ils veulent qu'on m’enterre vivant ici
Le multi-récidiviste se retrouve depuis peu également sous mandat d’arrêt de la justice marocaine dans le cadre d’un dossier belge. “Le procureur de Malines a signé à l’automne 2018 un document dans lequel il demande au Maroc de me juger ici pour des faits concernant la Belgique. Ce dossier était resté au frigo durant trois ans. Trois ans! Et juste au moment où je vais pouvoir sortir d’ici, je me retrouve sous mandat d’arrêt et torturé. Ce n’est pas un hasard quand même! Il se passe des choses en coulisses”, accuse-t-il.
Il parle très rapidement, et s’en excuse en expliquant que son temps au téléphone est minuté. Qu’il dépend du “bon vouloir des gardiens”. En semaine, il a parfois droit à un appel de dix minutes vers sa famille en Belgique. C’est de cette manière qu'il a contacté la rédaction d’Het Laatste Nieuws pour se plaindre de son sort, qu’il estime injuste. Et il ne fait pas dans la dentelle: “J’ai une haine intense et profonde pour la justice belge. Ils veulent qu'on m’enterre vivant ici”, accuse-t-il encore.
Est en cause pour sa fureur actuelle: un énième épisode de son passé criminel relatif à une enquête pour trafic de drogue menée par la justice malinoise depuis 2014. Selon le premier PV, la famille Sekkaki - dont Ashraf est l’un des neuf enfants - est accusée de mener un trafic de drogue. Le meneur serait Ashraf Sekkaki lui-même, bien qu’il est alors... incarcéré depuis cinq ans au Maroc. “Le but de l’opération serait de libérer l’argent du crime de Sekkaki”, indiquent les inspecteurs chargés de l’enquête. Mais leur enquête coince. La bande communique surtout par Messenger et WhatsApp et change de numéro de GSM comme de chemise.
Mais les écoutes téléphoniques confirment les soupçons des enquêteurs: c’est bien Ashraf Sekkaki qui est le cerveau des opérations depuis sa cellule. “Qu’Ashraf Sekkaki ne manque de rien en prison grâce à ses activités illégales est démontré par le fait qu'il a su donner 30.000 euros à une jeune femme. Il lui a aussi offert une bague de 12.000 euros”, consigne la police dans son PV. La famille Sekkaki, depuis Malines, ne s’amuse pas de cette information: “Comment ça? L’argent devait tout de même servir à acheter sa liberté au Maroc?”, entendent les enquêteurs lors des écoutes.
Des écoutes lors desquelles la voix d’Ashraf lui-même apparaît régulièrement. Il s’entretient tantôt avec des fournisseurs, tantôt avec un convoyeur. Des détails logistiques qu’il règle depuis sa cellule. Il en va notamment d’une tonne et demie de “pacsons” qui sont dissimulés sous le sol d’un container, d'un laboratoire d’ecstasy, de hashish et de pillules. En août 2015, Oualid Sekkaki, son frère de 27 ans, est intercepté à Willebroek en possession de 25.000 pillule d’xtc. La police entend également son frère Ashraf dédramatiser son arrestation: “Un convoi et on est repartis”. Oualid Sekkaki est aujourd’hui plus connu chez nous pour son évasion en 2019 de la prison de Turnhout, celle-là même dont son grand-frère Ashraf s’était évadé à l’aide d'une échelle. Plus arrogant que son aîné, [3]Oualid avait fait la une en envoyant une carte postale à la police: “Bonjour de Taïlande!” .
Citation
Je peux répondre à toutes ces allégations en les remettant dans leur contexte, mais ici au Maroc, cela ne compte pas: ils n'ont que faire des preuves
La justice belge fait part de ses écoutes à son homologue marocain, notamment un passage où il dit vouloir acheter des armes et de la marijuana. Il parle d’affaires qui peuvent “exploser”. Le Maroc prend le taureau par les cornes et le 5 février 216, la cellule de Sekkaki est fouillée de fond en comble. Deux GSM et trois cartes SIM sont retrouvées. Ashraf Sekkaki écope d'un régime pénitentiaire plus sévère, mais après trois jours à peine, sa voix refait surface lors de nouvelles écoutes. Il s’est procuré un nouvel appareil et ordonne à sa bande de “libérer avec les armes”. Il en va de cent paquets de cocaïne et d’étendre son trafic à la Turquie, l’Angleterre, la Grèce et Aruba. La police parvient à intercepter une nouvelle livraison de 100.000 pillules d’ecstasy et un suspect. Mais ce dernier reste muet comme une carpe: “J’ai trop peur d’Ashraf Sekkaki pour collaborer”, répond-il.
Selon le parquet malinois, Ashraf Sekkaki a dirigé une organisation criminelle de 2012 à 2016. Il règle l’acheminement de drogue, mais tente aussi d’acquérir des Baretta, Glock et kalachnikovs. Il se serait aussi rendu responsable de plusieurs expéditions punitives, d’une home-invasion, de la revente de containers volés de Zara pour une valeur de deux millions d’euros. Mais aussi: un vaste trafic de cigarettes, un trafic de voiture de leasing allemandes maquillées et un trafic de montre de luxe et d’hormones.
“J’ai toujours dit que je n’avais rien à voir avec tout cela”, se défend l’homme dans son entretien avec nos collègues d’Het Laatste Nieuws. Il affirme également avoir été interrogé début 2017 par des équipes belges en présence d’homologues marocains. “La police, soi-disant. Mais c’était évidemment les services secrets, tout le monde le sait. Ils ont notamment demandé si je savais qu’il existait un plan pour me faire libérer à l’aide d’explosifs”.
© RV
Citation
Dans le futur, facile: la justice belge attendra que chaque Marocain qu’elle soupçonne se rende en vacances au Maroc pour envoyer le dossier et s’assurer qu’il soit jugé ici.
“Mais rien de tout ça n’est vrai. Je peux tout replacer dans son contexte. Mais hélas, ici, cela ne compte pas. C’est bien pour ça que la Belgique a envoyé le dossier au Maroc. parce qu’ils savent que le Maroc se fiche d’avoir des preuves! Vous ne pensez quand même pas qu’ils vont prendre la peine d’écouter les extraits sonores. Ils vont simplement suivre ce qu’a dit la Belgique et me condamner. (il soupire) Avec toutes les technologies qui existent aujourd’hui, moi aussi je peux faire de vous un coupable si je veux”, avance-t-il.
Au journaliste qui lui dit que les charges sont nombreuses et lourdes, et que le dossier semble solide, il rétorque: “Ils font comme si j’avais tenu le bureau d’intérim du crime européen depuis ma prison. Mais ici, on enferme les gens pour rien. Pour se faire bien voir des Belges et de l’UE bien sûr”, accuse-t-il encore. “Pourquoi la Belgique n’a tout simplement pas attendu que je revienne sur son territoire? Ils auraient pu me juger à ce moment. C’est un dangereux précédent. Dans le futur, ce sera facile: la justice belge attendra que chaque Marocain qu’elle soupçonne se rende en vacances au Maroc pour envoyer le dossier et s’assurer qu’il soit jugé ici. Le Maroc ne livre pas ses ressortissants, hein. Jamais! Et la double nationalité ne change rien à l’affaire. Et comme ça la Belgique s’en lave les mains, et pour pas cher”.
Il conclut: “La Belgique joue volontiers au justicier sur son cheval blanc quand il s’agit de droits de l’homme et d’injustice. Mais que fait-elle elle-même? Envoyer un dossier alors qu’elle ne sait que trop bien qu’on torture les gens ici et que je n’ai aucun moyen de me défendre”. Des propos graves que l’avocat de Sekkaki en Belgique reprend en partie: “Ce n’est pas parce que quelqu’un commet la faute de fuir au Maroc qu’il faut le priver de tout espoir. Certainement pas quand il a déjà purgé chaque jour de sa peine de 12 ans”, estime Me Frédéric Thiebaut. “En tant que gouvernement ou que pays, on ne peut pas admettre qu’il n’ait pas un procès équitable ou soit maltraité. On ne jette pas les gens comme des mouchoirs en papier”.
Citation
Je peux dire quelque chose au sujet de Bart Calimero De Wever? En fait, c’est un Marocain. C’est jamais lui, et c’est toujours la faute d'un autre Ashraf Sekkaki
Le détenu comprend que certains diront qu’il n’aurait pas dû fuir vers le Maroc et que c’est sa faute. Qu’il aurait dû purger sa peine sagement à Bruges. “Certains veulent me savoir mort. Mais je ne donne aucune valeur aux paroles de ceux qui n’osent pas me parler en face”.
“Je perds parfois espoir”, admet-il avant un premier silence au bout du fil. “Tout ceci aura-t-il une fin? Je m’inquiète. Maintenant c’est ce dossier, mais après? Je veux sortir d’ici et retrouver ma vie d’avant. Je rêve d'une vie simple. Des petites choses. Il ne faut peut-être pas comparer, mais vous connaissez Léopold Storme? Ce garçon a tué ses parents et sa soeur dans les Marolles à Bruxelles. Trois meurtres! Et où est-il? Déjà libre depuis longtemps! (il a été libéré après avoir purgé dix ans de sa peine de 26 ans, N.D.L.R.). Comme Michelle Martin, l’ex de Dutroux. Elle se balade libre comme l’air. C’est quand même révoltant pour moi! Et je ne veux pas jouer les victimes, j’ai commis certains faits et j’ai traumatisé des gens. Mais ma peine ne doit pas dépasser mes actes”, estime-t-il.
Entretemps, Ashraf Sekkaki essaie de tuer le temps. “Je fais du sport dans ma cellule, parce que vu que je suis à l’isolement, je n’ai pas droit à aller au fitness de la prison. Le sport est mon antidépresseur naturel. Je ne vais pas toujours bien. J’essaie de lire beaucoup et d’apprendre. J’ai des magazines, des livres et des journaux belges que ma famille m’envoie avec quelques semaines de retard, mais c’est mieux que rien”.
Il regarde aussi la télévision, dont il dispose en cellule, mais il ne s’agit que de chaînes marocaines. Ici, c’est toujours un peu le show des bonnes nouvelles. Au Maroc, il ne se passe soi-disant jamais rien de mauvais. En fait, c’est un peu comme la politique belge et Bart Calimero De Wever. Je peux dire un truc sur Bart De Wever? En réalité, c’est un Marocain: c’est jamais lui, mais c’est toujours la faute d’un autre (il s’esclaffe) ”.
Citation
Certains disent que je suis obsédé par l’évasion, mais c’est faux. Je suis obsédé par la liberté
Ashraf Sekkaki ajoute qu’il sait bien que son témoignage ne changera quasi rien à sa situation. “Mais au moins le citoyen belge saura comment va le monde”. Il affirme aussi qu’il sera sûrement sanctionné au Maroc pour avoir critiqué le pays auprès de la presse belge. “Mais je n’en ai plus rien à foutre. Je ne dois plus me taire: je n’obtiendrai de toute façon jamais la grâce royale”. Il doit interrompre son témoignage, rappelé à l’ordre par ses gardiens. Il clôture: “Certains disent que je suis obsédé par l’évasion, mais c’est faux. Je suis obsédé par la liberté”.
Depuis cette interview, la famille Sekkaki et son avocat affirment que le détenu se voit accusé à tort d’être lié à Ridouan Taghi, un narcotrafiquant néerlandais soupçonné d'une série d’exécutions. “Ce n’est pas la première fois qu'il est accusé à tort (...) Son nom est utilisé à l’envi dans tous les dossiers”, regrette Me Thiebaut.
LIRE AUSSI
[4]Oualid Sekkaki tente encore de berner la police: bien essayé, mais c’est raté
[5]Évadé de la prison de Turnhout, il envoie une carte postale à l’administration pénitentiaire
[6]Sekkaki condamné à 12 ans pour son évasion de Bruges
[1] https://www.7sur7.be/belgique/lenorme-couac-qui-a-permis-a-oualid-sekkaki-de-prendre-le-large~a9339afd/
[2] https://www.7sur7.be/faits-divers/oualid-sekkaki-evade-de-la-prison-de-turnhout-en-decembre-2019-a-ete-arrete-dans-le-limbourg~a6f5ce13/
[3] https://www.7sur7.be/faits-divers/evade-de-la-prison-de-turnhout-il-envoie-une-carte-postale-a-ladministration-penitentiaire~a4a7107d/
[4] https://www.7sur7.be/belgique/oualid-sekkaki-tente-encore-de-berner-la-police-bien-essaye-mais-c-est-rate~aeec1a22/
[5] https://www.7sur7.be/faits-divers/evade-de-la-prison-de-turnhout-il-envoie-une-carte-postale-a-ladministration-penitentiaire~a4a7107d/
[6] https://www.7sur7.be/monde/sekkaki-condamne-a-12-ans-pour-son-evasion-de-bruges~a89476142/
“Pour l’instant, je suis en sécurité”, lance un Ashraf Sekkaki joyeux, même rieur, depuis sa prison de Salé II, à Rabat au Maroc. “J’ai même reçu mon troisième vaccin”, s’exclame-t-il avant de poursuivre: “Le plus important, c’est que je n’attrape pas le coronavirus ici. Imagine qu’ils doivent me conduire à l’hôpital (il rit) Ils n'ont pas la logistique pour! Ils préfèrent encore me voir tomber raide mort ici que de risquer que je m’échappe encore, je crois. Je crois que personne n’a de quarantaine plus sure que moi dans ce pays. Je ne vois personne d’autre que mes huit gardiens. Je n’ai personne à qui parler non plus, même pas par la fenêtre vu que j’ai cet aile de la prison pour moi tout seul”. Il dit repenser à l’époque où, dans le quartier de haute sécurité de la prison de Bruges, il avait encore des contacts avec ses codétenus. “À ma droite, j’avais Trabelsi (Nizar Trabelsi, l’ex-footballeur tunisien accusé d’avoir fomenté un attentat terroriste et qui a été livré aux USA, N.D.L.R.) et à ma gauche, Farid (Farid Bamouhammad, plus connu sous le nom de Farid le Fou). Finalement, c’est moi qui m’en tire le mieux: Trabelsi ne saura plus jamais ce que c’est d’être libre et Farid est mort d'un cancer”.
Lire aussi
[1]
L’énorme couac qui a permis à Oualid Sekkaki de prendre le large
[2]
Oualid Sekkaki, évadé de la prison de Turnhout en décembre 2019, a été arrêté dans le Limbourg
Citation
Si j’avais su qu’on me ferait purger mes 12 ans de peine ici, je serais parti à temps, croyez-moi
“J’ai beau être physiquement emprisonné, je réalise que bien des gens ont moins de chance que moi. La maladie etc. J’essaie de relativiser, cela pourrait aller mieux, mais ça pourrait être pire aussi”. Sa bonne humeur n’est pas inébranlable: “Mais si j’avais su qu’on me ferait purger 12 ans de prison ici au Maroc, c’est sûr, je ne serais pas ici aujourd’hui, croyez-moi”. Le fait est que Sekkaki a raté plusieurs fois de suite la grâce royale marocaine, qui a été octroyée à ses codétenus avant lui. Il commence à se rendre à l’évidence: avec les nouvelles accusations dont il fait l’objet, il ne bénéficiera jamais d'une libération anticipée. Il décompte les jours jusqu’à celui où il pourra “enfin mener une existence normale en Belgique”.
La prison où Sekkaki restera incarcéré jusqu’à la fin de sa peine © RV
Citation
J’ai une haine intense et profonde pour la justice belge. Ils veulent qu'on m’enterre vivant ici
Le multi-récidiviste se retrouve depuis peu également sous mandat d’arrêt de la justice marocaine dans le cadre d’un dossier belge. “Le procureur de Malines a signé à l’automne 2018 un document dans lequel il demande au Maroc de me juger ici pour des faits concernant la Belgique. Ce dossier était resté au frigo durant trois ans. Trois ans! Et juste au moment où je vais pouvoir sortir d’ici, je me retrouve sous mandat d’arrêt et torturé. Ce n’est pas un hasard quand même! Il se passe des choses en coulisses”, accuse-t-il.
Il parle très rapidement, et s’en excuse en expliquant que son temps au téléphone est minuté. Qu’il dépend du “bon vouloir des gardiens”. En semaine, il a parfois droit à un appel de dix minutes vers sa famille en Belgique. C’est de cette manière qu'il a contacté la rédaction d’Het Laatste Nieuws pour se plaindre de son sort, qu’il estime injuste. Et il ne fait pas dans la dentelle: “J’ai une haine intense et profonde pour la justice belge. Ils veulent qu'on m’enterre vivant ici”, accuse-t-il encore.
Est en cause pour sa fureur actuelle: un énième épisode de son passé criminel relatif à une enquête pour trafic de drogue menée par la justice malinoise depuis 2014. Selon le premier PV, la famille Sekkaki - dont Ashraf est l’un des neuf enfants - est accusée de mener un trafic de drogue. Le meneur serait Ashraf Sekkaki lui-même, bien qu’il est alors... incarcéré depuis cinq ans au Maroc. “Le but de l’opération serait de libérer l’argent du crime de Sekkaki”, indiquent les inspecteurs chargés de l’enquête. Mais leur enquête coince. La bande communique surtout par Messenger et WhatsApp et change de numéro de GSM comme de chemise.
Bague de 12.000 euros
Mais les écoutes téléphoniques confirment les soupçons des enquêteurs: c’est bien Ashraf Sekkaki qui est le cerveau des opérations depuis sa cellule. “Qu’Ashraf Sekkaki ne manque de rien en prison grâce à ses activités illégales est démontré par le fait qu'il a su donner 30.000 euros à une jeune femme. Il lui a aussi offert une bague de 12.000 euros”, consigne la police dans son PV. La famille Sekkaki, depuis Malines, ne s’amuse pas de cette information: “Comment ça? L’argent devait tout de même servir à acheter sa liberté au Maroc?”, entendent les enquêteurs lors des écoutes.
Rois de l’évasion et carte postale aux enquêteurs
Des écoutes lors desquelles la voix d’Ashraf lui-même apparaît régulièrement. Il s’entretient tantôt avec des fournisseurs, tantôt avec un convoyeur. Des détails logistiques qu’il règle depuis sa cellule. Il en va notamment d’une tonne et demie de “pacsons” qui sont dissimulés sous le sol d’un container, d'un laboratoire d’ecstasy, de hashish et de pillules. En août 2015, Oualid Sekkaki, son frère de 27 ans, est intercepté à Willebroek en possession de 25.000 pillule d’xtc. La police entend également son frère Ashraf dédramatiser son arrestation: “Un convoi et on est repartis”. Oualid Sekkaki est aujourd’hui plus connu chez nous pour son évasion en 2019 de la prison de Turnhout, celle-là même dont son grand-frère Ashraf s’était évadé à l’aide d'une échelle. Plus arrogant que son aîné, [3]Oualid avait fait la une en envoyant une carte postale à la police: “Bonjour de Taïlande!” .
Citation
Je peux répondre à toutes ces allégations en les remettant dans leur contexte, mais ici au Maroc, cela ne compte pas: ils n'ont que faire des preuves
La justice belge fait part de ses écoutes à son homologue marocain, notamment un passage où il dit vouloir acheter des armes et de la marijuana. Il parle d’affaires qui peuvent “exploser”. Le Maroc prend le taureau par les cornes et le 5 février 216, la cellule de Sekkaki est fouillée de fond en comble. Deux GSM et trois cartes SIM sont retrouvées. Ashraf Sekkaki écope d'un régime pénitentiaire plus sévère, mais après trois jours à peine, sa voix refait surface lors de nouvelles écoutes. Il s’est procuré un nouvel appareil et ordonne à sa bande de “libérer avec les armes”. Il en va de cent paquets de cocaïne et d’étendre son trafic à la Turquie, l’Angleterre, la Grèce et Aruba. La police parvient à intercepter une nouvelle livraison de 100.000 pillules d’ecstasy et un suspect. Mais ce dernier reste muet comme une carpe: “J’ai trop peur d’Ashraf Sekkaki pour collaborer”, répond-il.
“La police, soi-disant! C’était les renseignements!”
Selon le parquet malinois, Ashraf Sekkaki a dirigé une organisation criminelle de 2012 à 2016. Il règle l’acheminement de drogue, mais tente aussi d’acquérir des Baretta, Glock et kalachnikovs. Il se serait aussi rendu responsable de plusieurs expéditions punitives, d’une home-invasion, de la revente de containers volés de Zara pour une valeur de deux millions d’euros. Mais aussi: un vaste trafic de cigarettes, un trafic de voiture de leasing allemandes maquillées et un trafic de montre de luxe et d’hormones.
“J’ai toujours dit que je n’avais rien à voir avec tout cela”, se défend l’homme dans son entretien avec nos collègues d’Het Laatste Nieuws. Il affirme également avoir été interrogé début 2017 par des équipes belges en présence d’homologues marocains. “La police, soi-disant. Mais c’était évidemment les services secrets, tout le monde le sait. Ils ont notamment demandé si je savais qu’il existait un plan pour me faire libérer à l’aide d’explosifs”.
© RV
Citation
Dans le futur, facile: la justice belge attendra que chaque Marocain qu’elle soupçonne se rende en vacances au Maroc pour envoyer le dossier et s’assurer qu’il soit jugé ici.
“Mais rien de tout ça n’est vrai. Je peux tout replacer dans son contexte. Mais hélas, ici, cela ne compte pas. C’est bien pour ça que la Belgique a envoyé le dossier au Maroc. parce qu’ils savent que le Maroc se fiche d’avoir des preuves! Vous ne pensez quand même pas qu’ils vont prendre la peine d’écouter les extraits sonores. Ils vont simplement suivre ce qu’a dit la Belgique et me condamner. (il soupire) Avec toutes les technologies qui existent aujourd’hui, moi aussi je peux faire de vous un coupable si je veux”, avance-t-il.
“Le Maroc veut juste se faire bien voir des Belges et des Européens”
Au journaliste qui lui dit que les charges sont nombreuses et lourdes, et que le dossier semble solide, il rétorque: “Ils font comme si j’avais tenu le bureau d’intérim du crime européen depuis ma prison. Mais ici, on enferme les gens pour rien. Pour se faire bien voir des Belges et de l’UE bien sûr”, accuse-t-il encore. “Pourquoi la Belgique n’a tout simplement pas attendu que je revienne sur son territoire? Ils auraient pu me juger à ce moment. C’est un dangereux précédent. Dans le futur, ce sera facile: la justice belge attendra que chaque Marocain qu’elle soupçonne se rende en vacances au Maroc pour envoyer le dossier et s’assurer qu’il soit jugé ici. Le Maroc ne livre pas ses ressortissants, hein. Jamais! Et la double nationalité ne change rien à l’affaire. Et comme ça la Belgique s’en lave les mains, et pour pas cher”.
Il conclut: “La Belgique joue volontiers au justicier sur son cheval blanc quand il s’agit de droits de l’homme et d’injustice. Mais que fait-elle elle-même? Envoyer un dossier alors qu’elle ne sait que trop bien qu’on torture les gens ici et que je n’ai aucun moyen de me défendre”. Des propos graves que l’avocat de Sekkaki en Belgique reprend en partie: “Ce n’est pas parce que quelqu’un commet la faute de fuir au Maroc qu’il faut le priver de tout espoir. Certainement pas quand il a déjà purgé chaque jour de sa peine de 12 ans”, estime Me Frédéric Thiebaut. “En tant que gouvernement ou que pays, on ne peut pas admettre qu’il n’ait pas un procès équitable ou soit maltraité. On ne jette pas les gens comme des mouchoirs en papier”.
Citation
Je peux dire quelque chose au sujet de Bart Calimero De Wever? En fait, c’est un Marocain. C’est jamais lui, et c’est toujours la faute d'un autre Ashraf Sekkaki
“J’ai commis des faits, traumatisé des gens. Mais ma peine ne doit pas dépasser mes actes”
Le détenu comprend que certains diront qu’il n’aurait pas dû fuir vers le Maroc et que c’est sa faute. Qu’il aurait dû purger sa peine sagement à Bruges. “Certains veulent me savoir mort. Mais je ne donne aucune valeur aux paroles de ceux qui n’osent pas me parler en face”.
“Je perds parfois espoir”, admet-il avant un premier silence au bout du fil. “Tout ceci aura-t-il une fin? Je m’inquiète. Maintenant c’est ce dossier, mais après? Je veux sortir d’ici et retrouver ma vie d’avant. Je rêve d'une vie simple. Des petites choses. Il ne faut peut-être pas comparer, mais vous connaissez Léopold Storme? Ce garçon a tué ses parents et sa soeur dans les Marolles à Bruxelles. Trois meurtres! Et où est-il? Déjà libre depuis longtemps! (il a été libéré après avoir purgé dix ans de sa peine de 26 ans, N.D.L.R.). Comme Michelle Martin, l’ex de Dutroux. Elle se balade libre comme l’air. C’est quand même révoltant pour moi! Et je ne veux pas jouer les victimes, j’ai commis certains faits et j’ai traumatisé des gens. Mais ma peine ne doit pas dépasser mes actes”, estime-t-il.
Le sport et la lecture
Entretemps, Ashraf Sekkaki essaie de tuer le temps. “Je fais du sport dans ma cellule, parce que vu que je suis à l’isolement, je n’ai pas droit à aller au fitness de la prison. Le sport est mon antidépresseur naturel. Je ne vais pas toujours bien. J’essaie de lire beaucoup et d’apprendre. J’ai des magazines, des livres et des journaux belges que ma famille m’envoie avec quelques semaines de retard, mais c’est mieux que rien”.
Il regarde aussi la télévision, dont il dispose en cellule, mais il ne s’agit que de chaînes marocaines. Ici, c’est toujours un peu le show des bonnes nouvelles. Au Maroc, il ne se passe soi-disant jamais rien de mauvais. En fait, c’est un peu comme la politique belge et Bart Calimero De Wever. Je peux dire un truc sur Bart De Wever? En réalité, c’est un Marocain: c’est jamais lui, mais c’est toujours la faute d’un autre (il s’esclaffe) ”.
Citation
Certains disent que je suis obsédé par l’évasion, mais c’est faux. Je suis obsédé par la liberté
Ashraf Sekkaki ajoute qu’il sait bien que son témoignage ne changera quasi rien à sa situation. “Mais au moins le citoyen belge saura comment va le monde”. Il affirme aussi qu’il sera sûrement sanctionné au Maroc pour avoir critiqué le pays auprès de la presse belge. “Mais je n’en ai plus rien à foutre. Je ne dois plus me taire: je n’obtiendrai de toute façon jamais la grâce royale”. Il doit interrompre son témoignage, rappelé à l’ordre par ses gardiens. Il clôture: “Certains disent que je suis obsédé par l’évasion, mais c’est faux. Je suis obsédé par la liberté”.
Depuis cette interview, la famille Sekkaki et son avocat affirment que le détenu se voit accusé à tort d’être lié à Ridouan Taghi, un narcotrafiquant néerlandais soupçonné d'une série d’exécutions. “Ce n’est pas la première fois qu'il est accusé à tort (...) Son nom est utilisé à l’envi dans tous les dossiers”, regrette Me Thiebaut.
LIRE AUSSI
[4]Oualid Sekkaki tente encore de berner la police: bien essayé, mais c’est raté
[5]Évadé de la prison de Turnhout, il envoie une carte postale à l’administration pénitentiaire
[6]Sekkaki condamné à 12 ans pour son évasion de Bruges
[1] https://www.7sur7.be/belgique/lenorme-couac-qui-a-permis-a-oualid-sekkaki-de-prendre-le-large~a9339afd/
[2] https://www.7sur7.be/faits-divers/oualid-sekkaki-evade-de-la-prison-de-turnhout-en-decembre-2019-a-ete-arrete-dans-le-limbourg~a6f5ce13/
[3] https://www.7sur7.be/faits-divers/evade-de-la-prison-de-turnhout-il-envoie-une-carte-postale-a-ladministration-penitentiaire~a4a7107d/
[4] https://www.7sur7.be/belgique/oualid-sekkaki-tente-encore-de-berner-la-police-bien-essaye-mais-c-est-rate~aeec1a22/
[5] https://www.7sur7.be/faits-divers/evade-de-la-prison-de-turnhout-il-envoie-une-carte-postale-a-ladministration-penitentiaire~a4a7107d/
[6] https://www.7sur7.be/monde/sekkaki-condamne-a-12-ans-pour-son-evasion-de-bruges~a89476142/