«C’est quoi ton vrai pays ?»: ces microagressions qui poussent les travailleurs à quitter l’entreprise
([Opinions, Société] 2026-07-01 (De Morgen))
- Reference: 2026-07_rodeo-project-management-software-b2L3f7ednYE-unsplash-255x170
- News link: https://daardaar.be/rubriques/societe/cest-quoi-ton-vrai-pays-ces-microagressions-qui-poussent-les-travailleurs-a-quitter-lentreprise/
- Source link: https://www.demorgen.be/nieuws/waar-kom-jij-eigenlijk-echt-vandaan-microagressies-jagen-mensen-weg-van-de-werkvloer~bd359de6/
« Un collègue qui apporte des melo-Cakes au bureau et qui utilise, pour plaisanter, l’ancien nom du biscuit: tête-de-nègre. Un jour où j’ai les cheveux détachés, quelqu’un qui me lance : « Waouh, on dirait Bob Marley ! » Le jour de mon arrivée dans l’entreprise, je découvre une cantine aux murs tapissés d’affiches montrant des enfants africains victimes de la faim. Des cas comme ceux-là, je les compte par dizaines. J’ai arrêté de compter. »
Stephanie Collingwoode Williams, 35 ans, dispose d’une longue liste de ces petites phrases, particulièrement mal placées, entendues au fil des ans sur son lieu de travail, lorsqu’elle évoluait dans le secteur social. Anthropologue de formation, elle a été l’une des porte-parole des manifestations Black Lives Matter en Belgique. « Cela ne signifie pas pour autant que je suis plus sensible à ce type de remarques », insiste-t-elle. « C’est exactement ce que les gens répondent quand vous osez parler: « Oui, mais toi, tu es trop susceptible. » Alors, au bout d’un moment, on ne dit plus rien. »
Autant de « microagressions », qui ne doivent d’ailleurs pas nécessairement avoir une dimension raciste. Il peut aussi s’agir, par exemple, de plaisanteries sur l’accent d’un collègue originaire de Flandre occidentale ou de remarques mettant en doute la capacité d’adaptation d’un salarié plus âgé. Ces réflexions s’appuient souvent sur des stéréotypes ou sur une méconnaissance de l’autre. L’exemple le plus connu reste quand même la fameuse question adressée aux personnes issues de l’immigration : « C’est quoi ton vrai pays ? »
L’an dernier, une étude de la Fondation Roi Baudouin révélait que deux personnes sur trois ayant des origines subsahariennes en Belgique ont déjà été amenées à répondre à cette question. À première vue, elle peut sembler anodine et même découler d’une curiosité sincère, mais elle est souvent perçue comme le message implicite que la personne concernée ne serait pas une « vraie » Belge ou un « vrai » Flamand. Ce sont surtout les répétitions qui rendent ces remarques blessantes, même lorsqu’elles sont formulées sans mauvaise intention.
Stephanie Collingwoode Williams est actuellement en interruption de carrière. « C’était épuisant. D’ailleurs, je trouve que le terme microagression est trompeur. Il s’agit bel et bien d’une forme de violence. Le préfixe micro minimise ce que l’on vit, alors que ces remarques laissent de véritables blessures. À force d’en accumuler, on finit par en tomber malade. »
[1]« Mais toi, ce n’est pas pareil »: quand le racisme ordinaire persiste en Belgique germanophone
Une nouvelle étude, menée dans le cadre d’un projet doctoral par la Vlerick Business School et l’Université de Gand, a recueilli des témoignages via une plateforme en ligne. Si la méthode implique nécessairement un biais de sélection, un résultat retient particulièrement l’attention : la moitié des répondants déclarent avoir quitté leur emploi à la suite de microagressions.
Chez les personnes ayant indiqué avoir été confrontées à plusieurs reprises à ce type de situations, cette proportion grimpe même à 60 %. Le conseil qu’elles donnent à d’autres salariés confrontés aux mêmes difficultés est sans équivoque : partir.
Ces formes d’exclusion, souvent subtiles, peuvent donc avoir des conséquences majeures. « L’impact est particulièrement significatif chez les femmes de couleur, qui subissent une double pénalisation », explique Delia Mensitieri (Université de Gand/Vlerick), auteure de l’étude, dont les conclusions rejoignent celles d’autres recherches, notamment menées par la Fondation Roi Baudouin.
Le phénomène touche tous les secteurs d’activité. En 2020, Febelfin, la fédération belge du secteur financier, publiait un premier rapport consacré aux microagressions. Il montrait que les travailleurs d’origine africaine entendaient près de trois fois plus de remarques racistes sur leur lieu de travail que leurs collègues d’origine européenne. Ces « plaisanteries », questions ou commentaires déplacés ne proviennent pas seulement des collègues, mais aussi des clients, soulignait aussi ce rapport.
[2]Elections 2024: huit Flamands sur dix veulent moins de migrants
Toute la difficulté réside dans le fait que les microagressions sont souvent subtiles, liées au contexte et parfois même inconscientes. Afin de sensibiliser le public à cette réalité, l’association Hand in Hand tegen Racisme lance cette semaine la campagne « Onbedoeld ongemak » (« Malaise involontaire »). Quatre courtes vidéos mettent en scène des personnages fictifs qui finissent par quitter leur emploi après avoir subi ces microagressions répétées.
« Alors qu’on assiste à une multiplication des burn-out et que les organisations sont confrontées à un important turnover, nous voulons attirer l’attention sur ces remarques, souvent anodines en apparence, mais dont l’accumulation peut avoir un impact considérable », explique Saloua El Boustani, coprésidente de l’association.
« Les microagressions ne relèvent pas d’un simple humour de bureau. C’est un problème structurel qui pousse des personnes talentueuses à partir et qui rend les gens malades. » À travers des slogans tels que « Quels talents perdez-vous ? » ou « Quand déciderez-vous d’intervenir ? », la campagne s’adresse notamment aux employeurs. Selon ses initiateurs, les entreprises peuvent agir contre les microagressions, à l’image des plans de prévention déjà mis en place contre le harcèlement au travail.
« Lorsqu’une entreprise aborde ouvertement ces situations sans craindre d’être sanctionnée ou taxée de woke , on constate que les effets des microagressions diminuent », observe Delia Mensitieri. « Il arrive à tout le monde de faire une plaisanterie qui tombe à plat. L’important est de pouvoir en discuter sans pointer les gens du doigt. Il ne faut pas non plus monter en épingle le moindre incident, y compris pour la personne qui a subi la microagression et qui devra retrouver ses collègues dès le lendemain. »
La campagne tend également la main au ministre de l’Égalité des chances, Rob Beenders (Vooruit), qui prépare actuellement un nouveau plan d’action national contre le racisme. La question des microagressions y occupera une place, confirme son porte-parole : « Si nous voulons que chacun puisse contribuer à notre société, nous devons lever les obstacles qui empêchent encore aujourd’hui certaines personnes d’y participer de façon pleine et entière. Ces microagressions font partie de ces obstacles. »
[3]S01E01 – Les Flamands sont-ils racistes?
[1] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/mais-toi-ce-nest-pas-pareil-quand-le-racisme-ordinaire-persiste-en-belgique-germanophone/
[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/elections-2024-huit-flamands-sur-dix-veulent-moins-de-migrants/
[3] https://daardaar.be/podcast/dring-dring/s01e01-les-flamands-sont-ils-racistes/
Stephanie Collingwoode Williams, 35 ans, dispose d’une longue liste de ces petites phrases, particulièrement mal placées, entendues au fil des ans sur son lieu de travail, lorsqu’elle évoluait dans le secteur social. Anthropologue de formation, elle a été l’une des porte-parole des manifestations Black Lives Matter en Belgique. « Cela ne signifie pas pour autant que je suis plus sensible à ce type de remarques », insiste-t-elle. « C’est exactement ce que les gens répondent quand vous osez parler: « Oui, mais toi, tu es trop susceptible. » Alors, au bout d’un moment, on ne dit plus rien. »
Autant de « microagressions », qui ne doivent d’ailleurs pas nécessairement avoir une dimension raciste. Il peut aussi s’agir, par exemple, de plaisanteries sur l’accent d’un collègue originaire de Flandre occidentale ou de remarques mettant en doute la capacité d’adaptation d’un salarié plus âgé. Ces réflexions s’appuient souvent sur des stéréotypes ou sur une méconnaissance de l’autre. L’exemple le plus connu reste quand même la fameuse question adressée aux personnes issues de l’immigration : « C’est quoi ton vrai pays ? »
L’an dernier, une étude de la Fondation Roi Baudouin révélait que deux personnes sur trois ayant des origines subsahariennes en Belgique ont déjà été amenées à répondre à cette question. À première vue, elle peut sembler anodine et même découler d’une curiosité sincère, mais elle est souvent perçue comme le message implicite que la personne concernée ne serait pas une « vraie » Belge ou un « vrai » Flamand. Ce sont surtout les répétitions qui rendent ces remarques blessantes, même lorsqu’elles sont formulées sans mauvaise intention.
Stephanie Collingwoode Williams est actuellement en interruption de carrière. « C’était épuisant. D’ailleurs, je trouve que le terme microagression est trompeur. Il s’agit bel et bien d’une forme de violence. Le préfixe micro minimise ce que l’on vit, alors que ces remarques laissent de véritables blessures. À force d’en accumuler, on finit par en tomber malade. »
[1]« Mais toi, ce n’est pas pareil »: quand le racisme ordinaire persiste en Belgique germanophone
Des démissions à la clé
Une nouvelle étude, menée dans le cadre d’un projet doctoral par la Vlerick Business School et l’Université de Gand, a recueilli des témoignages via une plateforme en ligne. Si la méthode implique nécessairement un biais de sélection, un résultat retient particulièrement l’attention : la moitié des répondants déclarent avoir quitté leur emploi à la suite de microagressions.
Chez les personnes ayant indiqué avoir été confrontées à plusieurs reprises à ce type de situations, cette proportion grimpe même à 60 %. Le conseil qu’elles donnent à d’autres salariés confrontés aux mêmes difficultés est sans équivoque : partir.
Ces formes d’exclusion, souvent subtiles, peuvent donc avoir des conséquences majeures. « L’impact est particulièrement significatif chez les femmes de couleur, qui subissent une double pénalisation », explique Delia Mensitieri (Université de Gand/Vlerick), auteure de l’étude, dont les conclusions rejoignent celles d’autres recherches, notamment menées par la Fondation Roi Baudouin.
Le phénomène touche tous les secteurs d’activité. En 2020, Febelfin, la fédération belge du secteur financier, publiait un premier rapport consacré aux microagressions. Il montrait que les travailleurs d’origine africaine entendaient près de trois fois plus de remarques racistes sur leur lieu de travail que leurs collègues d’origine européenne. Ces « plaisanteries », questions ou commentaires déplacés ne proviennent pas seulement des collègues, mais aussi des clients, soulignait aussi ce rapport.
[2]Elections 2024: huit Flamands sur dix veulent moins de migrants
Toute la difficulté réside dans le fait que les microagressions sont souvent subtiles, liées au contexte et parfois même inconscientes. Afin de sensibiliser le public à cette réalité, l’association Hand in Hand tegen Racisme lance cette semaine la campagne « Onbedoeld ongemak » (« Malaise involontaire »). Quatre courtes vidéos mettent en scène des personnages fictifs qui finissent par quitter leur emploi après avoir subi ces microagressions répétées.
« Alors qu’on assiste à une multiplication des burn-out et que les organisations sont confrontées à un important turnover, nous voulons attirer l’attention sur ces remarques, souvent anodines en apparence, mais dont l’accumulation peut avoir un impact considérable », explique Saloua El Boustani, coprésidente de l’association.
« Les microagressions ne relèvent pas d’un simple humour de bureau. C’est un problème structurel qui pousse des personnes talentueuses à partir et qui rend les gens malades. » À travers des slogans tels que « Quels talents perdez-vous ? » ou « Quand déciderez-vous d’intervenir ? », la campagne s’adresse notamment aux employeurs. Selon ses initiateurs, les entreprises peuvent agir contre les microagressions, à l’image des plans de prévention déjà mis en place contre le harcèlement au travail.
Woke
« Lorsqu’une entreprise aborde ouvertement ces situations sans craindre d’être sanctionnée ou taxée de woke , on constate que les effets des microagressions diminuent », observe Delia Mensitieri. « Il arrive à tout le monde de faire une plaisanterie qui tombe à plat. L’important est de pouvoir en discuter sans pointer les gens du doigt. Il ne faut pas non plus monter en épingle le moindre incident, y compris pour la personne qui a subi la microagression et qui devra retrouver ses collègues dès le lendemain. »
La campagne tend également la main au ministre de l’Égalité des chances, Rob Beenders (Vooruit), qui prépare actuellement un nouveau plan d’action national contre le racisme. La question des microagressions y occupera une place, confirme son porte-parole : « Si nous voulons que chacun puisse contribuer à notre société, nous devons lever les obstacles qui empêchent encore aujourd’hui certaines personnes d’y participer de façon pleine et entière. Ces microagressions font partie de ces obstacles. »
[3]S01E01 – Les Flamands sont-ils racistes?
[1] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/mais-toi-ce-nest-pas-pareil-quand-le-racisme-ordinaire-persiste-en-belgique-germanophone/
[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/elections-2024-huit-flamands-sur-dix-veulent-moins-de-migrants/
[3] https://daardaar.be/podcast/dring-dring/s01e01-les-flamands-sont-ils-racistes/