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Pourquoi le néerlandais est-il mal-aimé en Wallonie alors qu’il a la cote à Bruxelles?

([Culture et Médias] 2026-07-01 (DaarDaar))


En secondaire, à peine un élève wallon sur quatre choisit encore le néerlandais, contre un sur deux il y a vingt ans. Pendant ce temps, à Bruxelles, les familles francophones se bousculent aux portes de l’enseignement néerlandophone et les cours pour adultes affichent complet. Que se cache-t-il derrière ce paradoxe ? Tour d’horizon en chiffres et en nuances.

« On sous-estime trop souvent l’importance du néerlandais », lance Griet Vanryckegem, députée flamande N-VA. « Ce n’est pas seulement une langue de culture et d’enseignement, c’est aussi un atout économique. Investir dans le néerlandais, c’est aussi investir dans le marché de l’emploi, l’entrepreneuriat et l’économie de la connaissance. »

Fin juin, la sénatrice nationaliste flamande dégainait un communiqué de presse sur le nombre d’apprenants du néerlandais dans les régions limitrophes de la Flandre. Selon les estimations relayées par l’organisation intergouvernementale Taalunie, plus de 350.000 personnes apprendraient le néerlandais en Communauté française.

Mais ces chiffres tiennent-ils la route ? La sénatrice elle-même le concède : il s’agit d’estimations qui datent. Alors, combien de Belges francophones apprennent réellement le néerlandais ? Et surtout : pourquoi la langue de Pommelien Thijs séduit-elle de moins en moins en Wallonie, alors qu’elle gagne du terrain à Bruxelles ?

Wallonie : l’effet « tronc commun » en primaire…



Commençons par la Wallonie. Selon les chiffres fournis par la Fédération Wallonie-Bruxelles, 87.723 élèves ont choisi le néerlandais en primaire dans un établissement wallon en 2025-26. Sur les huit dernières années, une nette augmentation saute aux yeux entre 2022-23 et 2023-24.

Un regain d’amour soudain pour le néerlandais ? Pas vraiment. » La hausse observée pourrait s’expliquer, au moins en partie, par l’extension progressive de l’apprentissage des langues modernes à un plus grand nombre d’élèves du primaire dans le cadre du déploiement du tronc commun. Cette évolution est susceptible d’avoir modifié le périmètre des élèves comptabilisés, ce qui rend les comparaisons avec les années antérieures plus délicates « , nuance la Fédération Wallonie-Bruxelles.

… et la dégringolade en secondaire



Une fois en secondaire, les élèves wallons se détournent de plus en plus du néerlandais. En 2005-06, près d’un étudiant sur deux le choisissait. Vingt ans plus tard, ils ne sont plus qu’environ un sur quatre.

Laurence Mettewie, professeure de néerlandais à l’Université de Namur, pointe aussi de fortes disparités géographiques : » Les provinces limitrophes de la Flandre, comme le Hainaut ou le Brabant wallon, comptent plus d’apprenants du néerlandais. À Liège, il y en a moins, dans le Namurois encore moins, et au Luxembourg encore moins. Et ce, malgré un tourisme important et un vrai besoin de multilinguisme. »

« Écrire ou prononcer l’anglais est nettement plus difficile que le néerlandais. »

Comment expliquer ce désamour pour la langue de Pommelien Thijs ? Pour Laurence Mettewie, il faut remonter loin : » Ce désamour date de la fin du 19e siècle : l’immigration ouvrière venue du Nord a nourri une image négative du néerlandais. On craignait même qu’enseigner la langue en Wallonie soit un cheval de Troie. Aujourd’hui encore, le néerlandais traîne cette réputation de langue complexe et peu attrayante. Pourtant, c’est un stéréotype incompréhensible pour les linguistes : écrire ou prononcer l’anglais est nettement plus difficile. »

Écoles en immersion : l’exception qui confirme la règle



Si le néerlandais recule en Wallonie, les écoles en immersion, elles, continuent d’attirer. « Contrairement à la tendance générale, le néerlandais reste la langue qui remporte l’adhésion en immersion : c’est la langue cible dominante dans le primaire, loin devant l’anglais. Et dans le secondaire, il reste extrêmement important », analyse Laurence Mettewie.

Mais derrière ce succès se cache un clivage. D’après la linguiste namuroise, le néerlandais est devenu un marqueur social : « Les jeunes qui l’étudient viennent de familles au capital socioculturel élevé et stable, qui choisissent cette langue de manière délibérée, comme un sésame pour un meilleur avenir. À l’inverse, les familles plus fragilisées se tournent vers l’anglais, avec l’illusion que l’anglais suffit. »

« Les jeunes en immersion néerlandais viennent de familles au capital socioculturel élevé et stable. »

Autre constat : la formule immersion connaît plus de succès en Wallonie qu’à Bruxelles. Environ 80% des élèves francophones en immersion néerlandais fréquentent une école wallonne, contre 20% à Bruxelles.

Bruxelles : le grand écart entre les deux enseignements



Et à Bruxelles, justement ? Dans la capitale, les familles ont le choix : l’enseignement francophone ou la filière néerlandophone.

Côté francophone, le néerlandais est obligatoire comme deuxième langue. En théorie, tous ces élèves devraient donc en sortir avec de bonnes bases…

La pratique raconte une autre histoire. [1]Selon le baromètre linguistique mené par BRIO en 2024 , moins de 10% jeunes Bruxellois passés par l’enseignement francophone (à Bruxelles ou en Wallonie) déclarent parler « bien à parfaitement » le néerlandais.

En parallèle, de plus en plus de familles francophones inscrivent leurs enfants dans l’enseignement néerlandophone. Selon les statistiques de la VGC, les élèves du secondaire dont les parents parlent exclusivement le français à la maison* représentaient 3,7% des effectifs en 1991-92… contre 32,4% en 2025-26.

*Prudence toutefois avec ces chiffres : ils reposent uniquement sur les déclarations des parents dans un formulaire rempli en début d’année. Les élèves y sont répartis en quatre grandes catégories : ceux qui parlent uniquement le néerlandais à la maison, le néerlandais et une autre langue, uniquement le français, ou ni le français ni le néerlandais. Dans notre exemple, nous ne prenons donc pas en compte une partie des 18,8% qui parlent français ET néerlandais à la maison.

[2]Pourquoi les jeunes francophones boudent-ils les séjours linguistiques en Flandre?

Est-ce la preuve que le néerlandais a la cote à Bruxelles ? Pas si vite, tempère Laurence Mettewie : « L’enseignement néerlandophone bénéficie d’un taux de financement plus important : plus de moyens, plus de possibilités, donc une meilleure réputation. Et, en plus, il y a le néerlandais. Dans une étude menée en 2000, nous avions montré que les francophones scolarisés dans des écoles néerlandophones de Bruxelles avaient des attitudes plus positives vis-à-vis du néerlandais que les francophones d’écoles contrôle en Wallonie. Mais je n’oserais pas généraliser en disant qu’à Bruxelles, les familles sont plus en faveur du néerlandais. »

Dans le supérieur, des auditoires qui se vident



Reste l’enseignement supérieur. Pour l’année académique 2025-2026, la Taalunie recense 703 étudiants avec le néerlandais comme matière principale dans les universités francophones (UMons, UCLouvain, ULB, UNamur, ULiège).

Cette statistique ne prend en compte que l’étude liée à la langue et littérature néerlandaises, pas les formations d’enseignants.

Julien Perrez, enseignant de linguistique néerlandaise à l’ULiège, décrit au site des plats pays un programme d’études néerlandaises qui s’effondre : « J’ai commencé en 2010 et j’avais encore 40 à 50 étudiants en deuxième année de master, germanistes et traducteurs confondus. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, ce nombre a été réduit de moitié. »

Une tendance mondiale, confirme Laurence Mettewie : “Partout dans le monde, des départements de langues modernes sont fermés du jour au lendemain parce qu’ils ne sont plus rentables. C’est très inquiétant : on ne remplacera pas toutes les interactions par l’intelligence artificielle. Étudier les langues, c’est bien plus que du vocabulaire et de la grammaire : c’est s’approprier une culture, un esprit critique, une empathie envers les autres. »

À Bruxelles, une demande qui explose chez les adultes



Au-delà des circuits académiques, il existe bien d’autres manières d’apprendre le néerlandais : promotion sociale, écoles de langues privées, centres de formation… Les pistes sont multiples, à Bruxelles comme en Wallonie. Les statistiques exhaustives, elles, sont beaucoup plus difficiles à récolter.

Dans la capitale, la Maison du Néerlandais à Bruxelles constitue souvent la porte d’entrée pour toutes celles et ceux qui souhaitent apprendre le néerlandais.

L’organisme réoriente ensuite les apprenants vers une offre adaptée à leurs besoins. S’il rassemble bien des statistiques, Het Huis van het Nederlands ne peut toutefois pas déterminer combien d’apprenants sont des » Belges francophones » : seule la nationalité est enregistrée.

[3]Apprendre le néerlandais : retour sur 20 ans de Maison du Néerlandais à Bruxelles

Une chose est sûre : la demande explose, au point que la Maison du Néerlandais ne parvient plus à y répondre.

Patrick Manghelinckx, directeur de la Maison du Néerlandais à Bruxelles, rappelle les conclusions de [4]l’enquête sur les motivations qui incitent les Bruxellois à apprendre le néerlandais : « Apprendre le néerlandais est rarement un but en soi pour les Bruxellois : c’est un levier vers trois grands objectifs de vie : décrocher un (meilleur) emploi, de loin le motif principal, offrir un bel avenir à leurs enfants et tisser de nouveaux contacts avec des néerlandophones. »

Une motivation en berne



Laurence Mettewie a mené une vaste enquête auprès de quelque 800 rhétoriciens wallons : » Entre 2000 et 2025, les attitudes positives vis-à-vis de l’apprentissage des langues ont baissé. La motivation a diminué aussi, mais elle reste à la limite entre le positif et le négatif. » Autrement dit : les élèves perçoivent de moins en moins bien le néerlandais, tout en sentant qu’il reste nécessaire, voire utile.

L’étude à paraître révèle aussi un clivage social marqué : » Ceux qui sont dans les écoles à l’indice socio-économique le plus élevé choisissent encore plus souvent le néerlandais comme première langue moderne. » Le profil familial pèse donc lourd dans la balance.

Et cela en dit long sur l’image de la langue côté francophone : » Le néerlandais est surtout vu comme un sésame à l’emploi, rarement, à tort, comme un sésame culturel. Mais il y a une prise de conscience très réelle « , analyse la linguiste.

La solution ? Rendre le néerlandais attrayant !



En additionnant les différentes catégories, et même si ces chiffres ne sont pas exhaustifs, on s’approche des 300.000 apprenants du néerlandais en Belgique francophone.

Et la courbe pourrait bientôt monter : avec la promesse de la ministre Glatigny de rendre le néerlandais obligatoire dès la troisième primaire, le nombre d’apprenants devrait augmenter à partir de l’année scolaire 2027-28.

« Je me réjouis de cette décision : c’est la clé d’une meilleure entente entre la Wallonie et la Flandre. C’est du bon sens : comme dans un mariage, on connaît la langue de son partenaire », réagit Griet Vanryckegem, sénatrice N-VA et présidente de la commission interparlementaire de la Nederlandse Taalunie.

Le hic ? Trouver des professeurs. La pénurie d’enseignants en langues frappe d’ailleurs le nord comme le sud, et les calendriers scolaires décalés n’arrangent rien. » Une connaissance néerlandophone donne cours en immersion dans le Brabant wallon. Elle envisage d’arrêter : combiner les deux calendriers est trop compliqué « , illustre Katrien De Rycke, [5]convaincue qu’une harmonisation stimulerait les échanges de professeurs .

Car au-delà de trouver des effectifs motivés et compétents, c’est la manière d’enseigner qui fera la différence. Laurence Mettewie conclut : “Symboliquement, c’est important d’imposer le néerlandais, d’abord par respect de l’autre communauté, ensuite pour toutes les opportunités économiques et culturelles. Mais si on ne change rien aux moyens humains et didactiques pour l’enseigner, on créera juste du dégoût et de la frustration. Il faudra investir et faire en sorte que ce soit attrayant. »

[6]Calendriers scolaires : une pétition veut remettre Flamands et francophones au même rythme



[1] https://www.briobrussel.be/node/19094

[2] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/pourquoi-les-jeunes-francophones-boudent-ils-les-sejours-linguistiques-en-flandre/

[3] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/apprendre-le-neerlandais-retour-sur-20-ans-de-maison-du-neerlandais-a-bruxelles/

[4] https://www.huisnederlandsbrussel.be/files/Motivatieonderzoek-Brusselse-NT2-leerders_Eindrapport.pdf

[5] https://www.rtbf.be/article/vers-un-calendrier-scolaire-commun-pour-la-flandre-et-la-belgique-francophone-c-est-le-but-de-cette-nouvelle-petition-11665209

[6] https://daardaar.be/rubriques/societe/calendriers-scolaires-une-petition-veut-remettre-flamands-et-francophones-au-meme-rythme/



You never have to change anything you got up in the middle of the night
to write.
-- Saul Bellow