Pourquoi l’extrême droite séduit-elle autant la région de la Dendre?
([Opinions, Politique] 2026-07-01 (De Morgen))
- Reference: 2026-07_Belgaimage-110713222-255x170
- News link: https://daardaar.be/rubriques/politique/pourquoi-lextreme-droite-seduit-elle-autant-la-region-de-la-dendre/
- Source link: https://www.demorgen.be/nieuws/van-lege-bakkers-tot-angst-voor-brussel-onderzoek-zoekt-naar-verklaringen-achter-uiterst-rechtse-opmars-in-denderstreek~bbd25dd4/
À Ninove, Forza Ninove, le parti de Guy D’Haeseleer, a remporté les dernières élections communales avec 47,7 % des voix, décrochant ainsi 18 sièges et la majorité absolue. C’était la première fois qu’un parti d’extrême-droite accédait ainsi seul au pouvoir dans notre pays.
Dans le reste de la région de la Dendre, le Vlaams Belang a également obtenu des résultats particulièrement bons lors du dernier scrutin, même si ce sont finalement les partis traditionnels qui composent les exécutifs locaux. À Grammont, le parti est devenu la deuxième force politique en convainquant un électeur sur cinq. À Denderleeuw, près de quatre électeurs sur dix ont voté pour l’extrême droite.
Ces résultats ne surprennent guère. Depuis des années, l’extrême droite ne cesse de progresser dans cette région. L’augmentation de la diversité de la population est souvent avancée comme principale explication. À Ninove, par exemple, la proportion de personnes issues de l’immigration est passée de 14 % en 2015 à 25 % en 2025.
Pour Ona Schyvens, doctorante à l’Université d’Anvers, cette évolution ne suffit pourtant pas à expliquer le succès de l’extrême droite.
En effet, la proportion de personnes issues de l’immigration y demeure inférieure à la moyenne de la Flandre, qui s’élève à 28 %. À l’échelle de l’ensemble de la région de la Dendre, elle atteint 21 %. Un écart significatif, surtout si on le compare à celui des grandes villes comme Bruxelles (78 %), Anvers (58 %) ou Genk (60 %), où l’extrême droite réalisait historiquement ses meilleurs scores.
« Il s’agit en outre souvent de personnes de deuxième ou troisième génération, principalement originaires du Congo, qui possèdent la nationalité belge, précise Ona Schyvens. Ce ne sont donc pas, à proprement parler, des migrants, même s’ils sont souvent présentés comme tels. »
[1]Quand l’extrême droite gouverne seule à Ninove : bilan après 5 mois
Pour comprendre ce qui explique réellement ce vote, la chercheuse s’est entretenue avec 63 habitants de la région de la Dendre. La grande majorité d’entre eux avaient voté Vlaams Belang lors des dernières élections.
Un élément est revenu presque systématiquement dans leurs témoignages : le sentiment d’assister au « déclin de leur village ».
« Il est devenu impossible de sortir à pied le dimanche matin pour aller acheter du pain frais, explique par exemple Daan, un homme issu de la classe moyenne. « Avant, il y avait quatre ou cinq boucheries, plusieurs boulangeries, une épicerie de quartier… Aujourd’hui, il ne reste plus rien. »
« Il y a vingt ans, tout le monde se connaissait encore ici, raconte Leo, un ouvrier d’une cinquantaine d’années. Quand on sortait dans la rue, tout le monde discutait avec tout le monde. Mais les nouveaux habitants venus d’ailleurs ne parlent pas notre langue ou ne cherchent pas à créer des liens. »
Parallèlement, beaucoup d’électeurs d’extrême droite ont le sentiment que la ville – et Bruxelles en particulier – se rapproche progressivement de chez eux, explique Ona Schyvens. Avec tout ce qu’ils associent à cette proximité : la criminalité, la hausse des prix de l’immobilier ou la « francisation ».
« La gare de Denderleeuw, c’est l’enfer, affirme Anna, une jeune femme issue d’un milieu ouvrier. Des bandes sèment la terreur, des gens se font harceler… Personnellement, je ne connais pas vraiment la situation, mais je lis souvent ce genre de choses dans des groupes Facebook. »
Ces explications sont d’autant plus frappantes, souligne la chercheuse, que la région de la Dendre n’a jamais été un territoire rural isolé de Bruxelles. « La Flandre est l’une des régions les plus urbanisées d’Europe. Et la région de la Dendre se trouve à seulement vingt ou trente kilomètres de Bruxelles. On ne peut absolument pas parler d’une campagne reculée. Mais c’est ainsi que beaucoup de ses habitants se la représentent. Ils aspirent à retrouver cette image idéalisée d’un village où tout le monde se connaissait. »
[2]Les médias flamands ont-ils trop parlé de la santé de Guy D’Haeseleer (VB) ?
D’où vient cette représentation ? Pour Ona Schyvens, il faut regarder du côté des responsables politiques locaux de l’extrême droite. Dans leur communication, ils présentent souvent l’immigration comme une menace pour le caractère « blanc et rural » de la région.
Au cours des entretiens, de nombreux électeurs disent également se sentir dépassés par l’ampleur des changements démographiques, qu’ils jugent trop rapides, et expriment leurs inquiétudes quant à l’avenir. « Dans quelques générations, on ne pourra plus parler de civilisation occidentale, affirme Johan, un ouvrier quinquagénaire. À Anvers, c’est déjà le cas. »
L’auteur Dominique Willaert, qui a déjà consacré un ouvrage à la région de la Dendre, retrouve dans cette thèse nombre d’observations qu’il avait lui-même formulées. Il souhaite toutefois apporter une nuance. « À partir de 2002, l’arrivée de nouveaux habitants dans la région de la Dendre a bel et bien été trois fois plus importante que dans le reste de la Flandre. Dans le même temps, beaucoup de ces nouveaux ménages n’ont pas conscience des sensibilités locales, notamment en ce qui concerne la langue. »
Ces dernières années, la Région flamande et l’Union européenne ont investi plusieurs millions d’euros afin de renforcer la cohésion entre les habitants de la région. Ces efforts ont-ils porté leurs fruits ? « Une grande partie de ces moyens est consacrée à la sécurité ou aux infrastructures, mais très peu à des projets concrets susceptibles d’améliorer le vivre-ensemble », répond Dominique Willaert.
« Une grande partie du travail social de proximité a par exemple disparu de la région. Parce que les responsables politiques ne le souhaitaient plus, mais aussi parce que certains acteurs ont fini par jeter l’éponge. On peut se demander si c’était une bonne décision. Depuis 2024, la polarisation n’a en tout cas pas diminué. »
[3]Flamands de droite et Wallons de gauche, vraiment ? Cette étude déconstruit les clichés
[1] https://daardaar.be/rubriques/politique/quand-lextreme-droite-gouverne-seule-a-ninove-bilan-apres-5-mois/
[2] https://daardaar.be/rubriques/politique/les-medias-flamands-ont-ils-trop-parle-de-la-sante-de-guy-dhaeseleer-vb/
[3] https://daardaar.be/rubriques/societe/flamands-de-droite-et-wallons-de-gauche-vraiment-cette-etude-deconstruit-les-cliches/
Dans le reste de la région de la Dendre, le Vlaams Belang a également obtenu des résultats particulièrement bons lors du dernier scrutin, même si ce sont finalement les partis traditionnels qui composent les exécutifs locaux. À Grammont, le parti est devenu la deuxième force politique en convainquant un électeur sur cinq. À Denderleeuw, près de quatre électeurs sur dix ont voté pour l’extrême droite.
Ces résultats ne surprennent guère. Depuis des années, l’extrême droite ne cesse de progresser dans cette région. L’augmentation de la diversité de la population est souvent avancée comme principale explication. À Ninove, par exemple, la proportion de personnes issues de l’immigration est passée de 14 % en 2015 à 25 % en 2025.
Pour Ona Schyvens, doctorante à l’Université d’Anvers, cette évolution ne suffit pourtant pas à expliquer le succès de l’extrême droite.
En effet, la proportion de personnes issues de l’immigration y demeure inférieure à la moyenne de la Flandre, qui s’élève à 28 %. À l’échelle de l’ensemble de la région de la Dendre, elle atteint 21 %. Un écart significatif, surtout si on le compare à celui des grandes villes comme Bruxelles (78 %), Anvers (58 %) ou Genk (60 %), où l’extrême droite réalisait historiquement ses meilleurs scores.
« Il s’agit en outre souvent de personnes de deuxième ou troisième génération, principalement originaires du Congo, qui possèdent la nationalité belge, précise Ona Schyvens. Ce ne sont donc pas, à proprement parler, des migrants, même s’ils sont souvent présentés comme tels. »
[1]Quand l’extrême droite gouverne seule à Ninove : bilan après 5 mois
« Le déclin de notre village »
Pour comprendre ce qui explique réellement ce vote, la chercheuse s’est entretenue avec 63 habitants de la région de la Dendre. La grande majorité d’entre eux avaient voté Vlaams Belang lors des dernières élections.
Un élément est revenu presque systématiquement dans leurs témoignages : le sentiment d’assister au « déclin de leur village ».
« Il est devenu impossible de sortir à pied le dimanche matin pour aller acheter du pain frais, explique par exemple Daan, un homme issu de la classe moyenne. « Avant, il y avait quatre ou cinq boucheries, plusieurs boulangeries, une épicerie de quartier… Aujourd’hui, il ne reste plus rien. »
« Il y a vingt ans, tout le monde se connaissait encore ici, raconte Leo, un ouvrier d’une cinquantaine d’années. Quand on sortait dans la rue, tout le monde discutait avec tout le monde. Mais les nouveaux habitants venus d’ailleurs ne parlent pas notre langue ou ne cherchent pas à créer des liens. »
Parallèlement, beaucoup d’électeurs d’extrême droite ont le sentiment que la ville – et Bruxelles en particulier – se rapproche progressivement de chez eux, explique Ona Schyvens. Avec tout ce qu’ils associent à cette proximité : la criminalité, la hausse des prix de l’immobilier ou la « francisation ».
« La gare de Denderleeuw, c’est l’enfer, affirme Anna, une jeune femme issue d’un milieu ouvrier. Des bandes sèment la terreur, des gens se font harceler… Personnellement, je ne connais pas vraiment la situation, mais je lis souvent ce genre de choses dans des groupes Facebook. »
Ces explications sont d’autant plus frappantes, souligne la chercheuse, que la région de la Dendre n’a jamais été un territoire rural isolé de Bruxelles. « La Flandre est l’une des régions les plus urbanisées d’Europe. Et la région de la Dendre se trouve à seulement vingt ou trente kilomètres de Bruxelles. On ne peut absolument pas parler d’une campagne reculée. Mais c’est ainsi que beaucoup de ses habitants se la représentent. Ils aspirent à retrouver cette image idéalisée d’un village où tout le monde se connaissait. »
[2]Les médias flamands ont-ils trop parlé de la santé de Guy D’Haeseleer (VB) ?
Le poids du discours politique
D’où vient cette représentation ? Pour Ona Schyvens, il faut regarder du côté des responsables politiques locaux de l’extrême droite. Dans leur communication, ils présentent souvent l’immigration comme une menace pour le caractère « blanc et rural » de la région.
Au cours des entretiens, de nombreux électeurs disent également se sentir dépassés par l’ampleur des changements démographiques, qu’ils jugent trop rapides, et expriment leurs inquiétudes quant à l’avenir. « Dans quelques générations, on ne pourra plus parler de civilisation occidentale, affirme Johan, un ouvrier quinquagénaire. À Anvers, c’est déjà le cas. »
L’auteur Dominique Willaert, qui a déjà consacré un ouvrage à la région de la Dendre, retrouve dans cette thèse nombre d’observations qu’il avait lui-même formulées. Il souhaite toutefois apporter une nuance. « À partir de 2002, l’arrivée de nouveaux habitants dans la région de la Dendre a bel et bien été trois fois plus importante que dans le reste de la Flandre. Dans le même temps, beaucoup de ces nouveaux ménages n’ont pas conscience des sensibilités locales, notamment en ce qui concerne la langue. »
Des investissements peu visibles
Ces dernières années, la Région flamande et l’Union européenne ont investi plusieurs millions d’euros afin de renforcer la cohésion entre les habitants de la région. Ces efforts ont-ils porté leurs fruits ? « Une grande partie de ces moyens est consacrée à la sécurité ou aux infrastructures, mais très peu à des projets concrets susceptibles d’améliorer le vivre-ensemble », répond Dominique Willaert.
« Une grande partie du travail social de proximité a par exemple disparu de la région. Parce que les responsables politiques ne le souhaitaient plus, mais aussi parce que certains acteurs ont fini par jeter l’éponge. On peut se demander si c’était une bonne décision. Depuis 2024, la polarisation n’a en tout cas pas diminué. »
[3]Flamands de droite et Wallons de gauche, vraiment ? Cette étude déconstruit les clichés
[1] https://daardaar.be/rubriques/politique/quand-lextreme-droite-gouverne-seule-a-ninove-bilan-apres-5-mois/
[2] https://daardaar.be/rubriques/politique/les-medias-flamands-ont-ils-trop-parle-de-la-sante-de-guy-dhaeseleer-vb/
[3] https://daardaar.be/rubriques/societe/flamands-de-droite-et-wallons-de-gauche-vraiment-cette-etude-deconstruit-les-cliches/