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  ARM Give a man a fire and he's warm for a day, but set fire to him and he's warm for the rest of his life (Terry Pratchett, Jingo)

« La seule issue à la crise de l’enseignement francophone, c’est une réforme de l’État »

([Economie, Société] 2026-06-01 (Knack))


« Les images des manifestations à Bruxelles nous font oublier un problème plus grand auquel doit faire face la Communauté française », estime Jan Wostyn. Ces dernières semaines, les manifestations contre les économies dans l’enseignement francophone ont atteint un niveau inédit. À Bruxelles, plusieurs rassemblements ont dégénéré, avec des trottinettes incendiées et des abribus vandalisés. Mais ces images détournent l’attention d’un problème bien plus fondamental : il faut réformer l’État belge. En Flandre, de plus en plus d’universitaires et d’intellectuels, comme [1]Gert Peersman et Quinten Jacobs, en sont désormais convaincus. Dans les cercles francophones, cependant, la cet aspect est étonnamment absent du débat. Et c’est regrettable.

Les chiffres du budget de la Communauté française, également appelée Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) en dépit de la Constitution, parlent d’eux-mêmes. Malgré les économies prévues, le déficit de 2026 s’élèvera encore à 1,6 milliard d’euros, pour des recettes qui avoisineront les 13,5 milliards d’euros. La FWB dépense donc environ 12 pour cent de plus que ce qu’elle perçoit en dotations. La majorité MR-Les Engagés entend ramener ce déficit à 1,2 milliard d’euros d’ici 2029, mais même dans ce cas de figure, le montant représenterait 8 pour cent des recettes.

Il faut savoir que même la Communauté flamande est en déficit. Mais comme en Flandre, la Région et la Communauté forment de facto une seule et même entité, ce déficit disparaît du budget commun. Du côté francophone, il en va autrement : la FWB n’est financée que par des dotations, car elle ne peut lever aucun impôt. Dès lors, la seule façon d’éviter que l’augmentation de la dette provoque un effet boule de neige à cause des intérêts, c’est de réaliser des économies. D’ici 2029, la dette risque d’atteindre 21,6 milliards d’euros, soit plus de 150 pour cent des recettes. Et puisque l’équilibre budgétaire semble hors de portée, la dette continuera d’augmenter.

[2]Grèves dans l’enseignement francophone : alors, on n’est pas bien en Flandre ?

Les mesures actuelles sont donc totalement insuffisantes pour améliorer structurellement la situation. La hausse des frais d’inscription, afin de les aligner sur le niveau flamand, est souvent présentée comme une attaque contre l’enseignement supérieur, mais c’est avant tout une correction d’une politique irresponsable et non financée du passé.

En revanche, ce qui est plus difficile à accepter pour les professeurs, c’est évidemment l’augmentation de la charge d’enseignement, qui passerait de vingt à vingt-deux heures de cours en classe dans le secondaire supérieur. Mais tant qu’on ne remet pas en question l’actuelle Loi spéciale de financement, il n’y a tout simplement pas d’autre possibilité. L’opposition à ces mesures peut se comprendre, mais elle restera émotionnelle et irrationnelle tant qu’aucune alternative ne sera avancée. Il apparaît par ailleurs que le mouvement de grève est en partie influencé par des groupes d’extrême gauche qui ne craignent pas les violences, ou qui les justifient. Le PS et le PTB espèrent en tirer profit électoralement, mais on ne sait toujours pas comment ils entendent résoudre l’endettement insoutenable de la Communauté française. La seule issue à la crise de l’enseignement francophone, c’est une réforme interne de l’État.

[3]Déficit budgétaire en Flandre: premières chamailles entre Vooruit et N-VA

Les conséquences de ces économies sont difficiles à appréhender. Nous ne savons pas combien d’écoles ont annulé, en tout ou en partie, leurs examens, mais ce qui est sûr, c’est que la crise actuelle n’arrangera rien à la mauvaise qualité de l’enseignement francophone. Les manifestations se poursuivront ce mois-ci, et nul n’oserait prédire avec certitude une rentrée calme et sereine en septembre. Sur le long terme, les économies wallonne et bruxelloise en subiront les conséquences, avec une diminution constante du nombre de jeunes bien formés qui entreront sur le marché du travail.

À Bruxelles, la pression sur les écoles flamandes ne fera qu’augmenter en conséquence, alors qu’elles n’arrivent déjà plus à répondre à la demande. C’est surtout dans les familles bilingues que le choix d’un établissement néerlandophone s’avère de plus en plus évident. L’enseignement francophone perd progressivement des parts de marché depuis des dizaines d’années, et depuis cinq ans, elles enregistrent même une baisse du nombre d’élèves en chiffres absolus. Ce phénomène s’explique en partie par la concurrence des écoles flamandes, mais également par une chute de la natalité, qui avait connu un pic en 2010 dans la capitale. Et comme le nombre d’élèves détermine aussi la répartition des moyens pour l’enseignement entre les communautés, l’enseignement francophone n’est pas prêt d’apercevoir le bout du tunnel.

En 1995-1996, de longues grèves dans l’enseignement francophone avaient conduit à la cinquième réforme de l’État, qui avait relevé le financement des communautés. Il faut souligner qu’en 2020 déjà, le PS plaidait, par la voix de Frédéric Daerden, pour une révision de la Loi spéciale de financement, en raison des problèmes budgétaires de la Communauté française. À l’époque, Elio Di Rupo et Paul Magnette s’étaient également exprimés en ce sens. Mais en définitive, après la formation du gouvernement Vivaldi, la réforme de l’État est repassée à l’arrière-plan.

Vu l’état désastreux des finances fédérales, il n’est plus envisageable aujourd’hui d’augmenter les dotations aux communautés depuis les caisses du fédéral. Ce n’est plus possible matériellement. La seule solution réaliste semble désormais de réformer l’État du côté francophone, afin que toutes les compétences de la Communauté française soient transférées à la Région wallonne et à la COCOF, la Commission communautaire française à Bruxelles.

Ainsi, la Wallonie pourrait faire glisser des moyens entre la Région et la Communauté, comme le fait la Flandre. Cela exigerait toutefois davantage de discipline financière de la part de la Région wallonne, qui ne semble pas non plus en mesure d’atteindre l’équilibre budgétaire à court terme.

À Bruxelles, la situation est à peine meilleure, même si la Région-capitale comprend de plus en plus que des économies drastiques vont s’avérer nécessaires. Imaginons que la Région bruxelloise atteigne d’ici 2029 l’équilibre budgétaire, et qu’elle puisse ensuite accorder des moyens supplémentaires à l’enseignement, par l’entremise des commissions communautaires française et flamande. Un problème surgirait immédiatement, car la clé de répartition fixe entre les deux communautés s’élève à 80/20.

L’enseignement flamand à Bruxelles a déjà atteint une part de marché de 22 pour cent, et la tendance à la hausse devrait se poursuivre dans les années qui viennent. Dans l’enseignement maternel, on arrive même à 27 pour cent. Autant dire que la question de la clé de répartition va se reposer.

[4]L’indépendance de la Flandre: le prix à payer pour sauver les finances des francophones?

Pour résumer, il n’y a plus de solutions simples. La politique de l’autruche menée par la classe politique francophone vis-à-vis des problèmes budgétaires de la Communauté française risque de se retourner contre elle-même.

Cependant, la Flandre n’a aucun intérêt à une crise de longue durée dans l’enseignement wallon et bruxellois. Et quoi qu’il en soit, il est inacceptable que dans notre pays prospère, des milliers de jeunes francophones se voient privés de leur droit constitutionnel à l’enseignement. Nous aurons besoin d’hommes et de femmes d’État particulièrement avisés pour conclure un accord qui ne nuise à personne.



[1] https://daardaar.be/rubriques/economie/moins-de-regles-de-concurrence-plus-de-pouvoir-dachat/

[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/greves-dans-lenseignement-francophone-alors-on-nest-pas-bien-en-flandre/

[3] https://daardaar.be/rubriques/economie/la-flandre-veut-encore-reduire-ses-depenses-de-330-millions/

[4] https://daardaar.be/rubriques/politique/lindependance-de-la-flandre-le-prix-a-payer-pour-sauver-les-finances-des-francophones/



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