« À l’aide ! Je suis flamand, je vis à Bruxelles et je ne parle pas un mot de français »
([Opinions, Société] 2026-03-01 (BRUZZ))
- Reference: 2026-03_floris-van-cauwelaert-YWPXJ1f9IEA-unsplash-255x170
- News link: https://daardaar.be/rubriques/societe/a-laide-je-suis-flamand-je-vis-a-bruxelles-et-je-ne-parle-pas-un-mot-de-francais/
- Source link: https://www.bruzz.be/actua/samenleving/getuigenis-help-ik-ben-vlaming-woon-brussel-en-spreek-geen-woord-frans-2026-02-25
Boris Dilliès, le tout nouveau ministre-président bruxellois, n’a pas réussi à s’adresser en néerlandais à la presse. Voilà de quoi raviver la flamme du débat sur la place du néerlandais à Bruxelles. Mais certains Bruxellois néerlandophones ne se retrouveraient-ils pas dans la même situation si on leur posait des questions en français ? « Même dans une ville bilingue, il est tout à fait possible de se complaire dans une bulle unilingue. »
Le paysage médiatique et politique est entré en ébullition ces dernières semaines à cause de l’incapacité du tout nouveau ministre-président Boris Dilliès (MR) de répondre à la moindre question en néerlandais. Il n’a pas réussi à prononcer autre chose que « Ik weet het niet, we zullen zien » (Je ne sais pas, on verra), ce qui a ravivé le débat sur la place du néerlandais à Bruxelles. Et il y a de quoi. Ce n’est un secret pour personne : le néerlandais dans les services publics bruxellois laisse régulièrement à désirer. Cela semble désormais se reconfirmer, puisque le nouveau visage d’une ville bilingue ne parvient pas à s’exprimer dans une des deux langues officielles.
Nombre de ses collègues se sont empressés de clamer leur indignation sur les réseaux sociaux. En réaction, Dilliès a promis d’améliorer au plus vite sa connaissance du néerlandais : « Je dois aux Bruxellois d’avoir une bonne maîtrise [du néerlandais]. C’est essentiel, je plaide coupable », a-t-il reconnu lors d’une interview sur les ondes de la RTBF.
En voyant se succéder les billets d’opinion, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser la question : est-ce que moi-même, et par extension de nombreux autres Bruxellois néerlandophones, dans la même position, je ne me serais pas aussi retrouvé démuni si je devais présenter une conférence de presse en français une heure après avoir été cueilli dans mon bureau ?
Cela a beau faire bientôt huit ans que j’ai jeté mon dévolu sur cette ville, je ne dois pas fouiller bien loin dans ma mémoire pour tomber sur des moments gênants où j’ai tenté en pure perte d’engager une conversation en français. Comme cette fois où, à la Fnac, je n’ai pas pu expliquer à l’employé du magasin quelle batterie il me fallait, par exemple, et que je suis rentrée bredouille. Ou la fois où je suis entrée en panique dans une boutique d’articles de téléphonie alors que la batterie de mon smartphone était défectueuse. La seule chose que j’ai pu sortir fut : « Mon GSM est cassé, je pense. »
Tout ça pour dire qu’en voyant le pauvre ministre-président désemparé, assailli de questions en néerlandais, je n’ai pas pu m’empêcher de penser (en anglais) : I feel you. Je te comprends. Certes, je ne suis pas ministre-présidente (pour l’instant du moins), mais je suis aussi une résidante d’une ville bilingue qui ne parle que médiocrement l’une des deux langues officielles. Et moi aussi, je ne fournis que peu d’efforts pour améliorer cet état de fait, parce que dans ma vie, je peux me satisfaire d’un français rudimentaire.
[1]Est-ce vraiment trop demander que le ministre-président bruxellois parle néerlandais?
En interrogeant mon cercle de connaissances néerlandophones, je me suis vite rendu compte que je n’étais pas seule. « Il y a peu, je faisais mon jogging dans le bois de la Cambre, mais j’ai chuté lourdement à cause d’un chien qui n’était pas tenu en laisse. Les propriétaires de l’animal faisant mine de n’avoir rien vu, j’ai voulu les apostropher, jusqu’à ce que j’entende qu’ils parlaient français. Alors j’ai laissé tomber », témoigne un ami.
Cette tendance semble confirmée par le baromètre linguistique de la VUB, qui sonde depuis 25 ans les connaissances linguistiques des Bruxellois. La dernière étude, qui date de 2024, a indiqué que 81 pour cent des Bruxellois parlent bien à excellemment bien le français, soit une baisse de 6 pour cent par rapport à 2018. À titre de comparaison, le chiffre s’élevait à 95 pour cent en 2001.
« Cela signifie qu’un Bruxellois sur cinq ne maîtrise pas suffisamment le français », déclare Esli Struys, professeur de linguistique appliquée à la VUB et spécialiste du plurilinguisme. « On ne peut cependant pas en déduire que c’est l’apanage des néerlandophones ou des nouveaux arrivants flamands ; d’autres personnes allophones contribuent certainement à ces chiffres. Il n’en demeure pas moins que cette baisse constante du niveau général de français au sein de la population bruxelloise est frappante. »
Ces statistiques posent surtout question lorsqu’on sait que tout élève flamand est obligé de suivre des cours de français pendant huit ans. Les chiffres de 2018 montrent toutefois qu’à peine une minorité d’entre eux atteignaient les compétences minimales en français oral à la fin du primaire. Quant à la lecture, elle était maîtrisée par moins de la moitié d’entre eux.
Les causes de ce constat sont multiples. « En Flandre, le français n’est obligatoire qu’à partir de la cinquième année du primaire, alors que l’apprentissage s’avérerait plus efficace dès la première primaire, voire la troisième maternelle », assure Esli Struys. Non seulement parce qu’on assimile automatiquement mieux une seconde langue quand on est plus jeune, mais aussi et surtout parce que le nombre d’heures d’instruction dans une langue joue un rôle important. « Les élèves plus âgés acquièrent une langue de manière plus efficace, mais ils ne sont pas suffisamment en contact avec le français, poursuit le linguiste. Tout au long de leur parcours scolaire, les Flamands suivent tout au plus 600 à 700 heures de cours de français, ce qui est peu par rapport à d’autres régions où des élèves doivent apprendre une deuxième langue. En Communauté germanophone, le nombre d’heures est le double, et le Luxembourg atteint même les 2 000 heures. » Pour bien faire, ces heures devraient donc se répartir sur davantage d’années d’étude, à moins d’intercaler dans les programmes plus d’heures par semaine dès la cinquième primaire. « Mais il n’est pas évident de placer davantage d’heures dans les grilles de cours. En effet, dans quel cours faudrait-il retirer des heures pour laisser plus de place au français ? »
En outre, le politique a choisi de miser avant tout sur le néerlandais dans l’enseignement primaire, de crainte que l’apprentissage d’une deuxième langue nuise aux progrès en néerlandais. « Si cette crainte n’est démontrée par aucune étude, elle est tout à fait compréhensible, surtout dans le contexte bruxellois », nuance Struys.
[2]Bruxelles bilingue ? Officiellement, oui. Dans les faits, pas du tout !
Le deuxième problème, c’est la méthode d’apprentissage du français. « Il n’y a pas que la quantité de cours qui importe, il y a aussi leur qualité. Tout indique que le français s’enseigne encore de manière assez traditionnelle, et que l’école consacre plus d’attention au vocabulaire et à la grammaire qu’à l’expression orale », explique Struys. « Nous savons également que les enseignants du primaire ne parlent que très peu français en classe, ajoute Elke Peeters, professeure de linguistique appliquée à la KU Leuven et spécialiste de la didactique des langues. Ceci limite fortement l’exposition à la langue, alors que le contact avec la langue revêt une grande importance. »
D’après Elke Peeters, le statut de la langue et la motivation constituent deux autres facteurs non négligeables : « Le français jouit d’un autre statut que la langue anglaise, très dominante dans notre société. Nous sommes constamment en contact avec cette dernière, que ce soit par la culture pop, les médias ou les séries, alors que de nombreux élèves n’entrent presque jamais en contact avec le français hors des murs de l’école. Cela rend son apprentissage encore plus difficile. »
Il existe effectivement un vif contraste entre l’effort nécessaire à une discussion en français et la facilité avec laquelle se nouent les conversations dans la langue de Shakespeare. Rien d’étonnant dès lors à ce que ce soit à l’anglais que recourent beaucoup de néerlandophones pour s’exprimer de l’autre côté de la frontière linguistique. Ainsi, en rencontrant l’ami d’un ami, j’ai parlé uniquement anglais alors que je savais qu’il était francophone. J’aurais pu saisir cette chance de pratiquer mon français, mais je craignais trop de faire des fautes ou d’exposer mes défaillances pour franchir la barrière de la langue.
Un mot qui nous échappe et l’incapacité de formuler une alternative ayant le même sens débouchent rapidement sur une sorte de franglais hésitant, mais surtout sur du stress et de la honte. Ce phénomène est désigné par les linguistes sous le terme de peur des langues étrangères, ou xénoglossophobie. « Parler dans une autre langue, cela fait naître beaucoup d’émotions, explique Struys. On a peur de faire des fautes, parce qu’on a peur des moqueries. Et c’est d’autant plus vrai dans un contexte où l’on est entouré de nombreux locuteurs natifs, comme à Bruxelles. »
Autre situation au moins tout aussi fréquente : moi, qui trouve le courage de passer ma commande en français, et le serveur natif qui devine immédiatement que je suis flamande et me répond de manière ostentatoire en anglais. Et cela arrive même lorsque je m’exerce au préalable avec mon ami, qui parle bien français.
[3]DaarDaar réunit étudiants francophones et néerlandophones autour de teambuildings bilingues
À chaque reprise, je sens baisser ma confiance en moi et ma motivation de réessayer la fois suivante. C’est compréhensible, rassure Elke Peeters : « Lorsque quelqu’un nous prive d’une chance de pratiquer une langue, cela a une influence négative sur le processus d’apprentissage, affirme-t-elle. Et sans s’exercer, on ne s’améliore pas. » Nous nous trouvons alors dans un cercle vicieux : on évite très vite toute occasion de pratiquer la langue et d’entrer en contact avec elle.
L’expérience m’a appris que même à Bruxelles, il est possible de passer à côté du français. En dehors des obligatoires « bonjour » et « par carte, s’il vous plaît », on peut très bien fréquenter uniquement le Coq ou le Roskam, des bars flamands, suivre des cours de spinning en anglais et continuer d’aller chez le docteur en Flandre pour pouvoir parler de son historique médical dans sa langue maternelle.
Autrement dit, il est parfaitement possible de se complaire dans sa bulle unilingue, même dans une ville bilingue. C’est ce qui amène Struys à distinguer bilinguisme social et individuel à Bruxelles : « Si Bruxelles est bilingue, c’est moins parce que chaque citoyen parle deux langues que parce que toutes les institutions sont bilingues. Chaque groupe linguistique possède ses propres écoles, centres culturels, clubs de sport et bibliothèques, à telle enseigne que personne n’est obligé de parler français ou néerlandais, argumente-t-il. Paradoxalement, en raison de ce bilinguisme social, un individu peut rester unilingue, parce que tout est accessible dans sa propre langue. C’est ce qui explique pourquoi le ministre-président actuel a pu rester bourgmestre pendant des années sans bien comprendre ni parler le néerlandais. »
[4]Bruxelles paie le prix de la réforme flamande de l’enseignement pour adultes
Et pourtant, les manières de sortir de cette bulle unilingue sont légion. Il faut avant tout multiplier les contacts avec le français. Bien sûr, avec les cours du soir classiques, on peut rafraîchir ses connaissances, mais les études montrent qu’on peut déjà bien s’améliorer rien qu’en répétant des groupes de mots, ou des bouts de phrase. « En s’exerçant de la sorte, on automatise certaines structures de la langue, ce qui apprend à s’exprimer de manière plus fluide, indique Peeters. Regarder le journal télévisé en français, c’est aussi à la portée de tous : grâce à une connaissance préalable des sujets traités, on peut suivre assez facilement. »
Bruxelles est le lieu idéal pour une immersion, ajoute Struys : « Il y a sans aucun doute des voisins francophones avec qui on peut entamer une conversation, ou une exposition à visiter en français. Les sportifs peuvent s’affilier à un club francophone. Ce qui importe, c’est de partir de quelque chose qu’on aime bien faire pour augmenter notre envie d’apprendre et notre motivation. »
Puis, il faut surtout parler, parler, parler. Pour pratiquer, il faut un partenaire, donc arrêtez de battre en retraite dès que vous entendez du français. Parlez et osez faire des fautes, insistent les chercheurs. « Soyez suffisamment assertifs et demandez-leur de ne pas passer à l’anglais ni au néerlandais. Vous ferez des fautes, mais ce n’est pas catastrophique. Ne renoncez surtout pas, c’est très important. Si vous manquez d’assurance malgré tout, essayez de pratiquer en ligne : aujourd’hui, on peut dialoguer avec une IA, qui analysera vos paroles par la suite afin que vous appreniez de vos erreurs », confie Elke Peeters.
Il importe donc de ne pas se laisser glisser dans notre bulle de la rue Dansaert et de rechercher activement le contact avec l’autre langue. Risquons-nous, sinon, de devenir bientôt unilingues ? « Nous en sommes encore loin, mais en effet, il serait quand même dommage d’évoluer du plurilinguisme au bilinguisme, affirme Struys. Historiquement, les Flamands avaient pour atout de pouvoir s’exprimer en plusieurs langues. Si le français venait à ne plus en faire partie, ce serait une grande perte. S’alarmer de la chute du niveau en langues, c’est une bonne chose, mais pour véritablement renverser la vapeur, il va falloir s’y prendre autrement. »
[5]L’enseignement bilingue à Bruxelles : la longue vie d’un paradoxe tenace
[1] https://daardaar.be/rubriques/politique/est-ce-vraiment-trop-demander-que-le-ministre-president-bruxellois-parle-neerlandais/
[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/bruxelles-bilingue-officiellement-oui-dans-les-faits-pas-du-tout/
[3] https://daardaar.be/daardaar/daardaar-reunit-etudiants-francophones-et-neerlandophones-autour-de-teambuildings-bilingues/
[4] https://daardaar.be/rubriques/societe/bruxelles-paie-le-prix-de-la-reforme-flamande-de-lenseignement-pour-adultes/
[5] https://daardaar.be/rubriques/societe/lenseignement-bilingue-a-bruxelles-la-longue-vie-dun-paradoxe-tenace/
Le paysage médiatique et politique est entré en ébullition ces dernières semaines à cause de l’incapacité du tout nouveau ministre-président Boris Dilliès (MR) de répondre à la moindre question en néerlandais. Il n’a pas réussi à prononcer autre chose que « Ik weet het niet, we zullen zien » (Je ne sais pas, on verra), ce qui a ravivé le débat sur la place du néerlandais à Bruxelles. Et il y a de quoi. Ce n’est un secret pour personne : le néerlandais dans les services publics bruxellois laisse régulièrement à désirer. Cela semble désormais se reconfirmer, puisque le nouveau visage d’une ville bilingue ne parvient pas à s’exprimer dans une des deux langues officielles.
Nombre de ses collègues se sont empressés de clamer leur indignation sur les réseaux sociaux. En réaction, Dilliès a promis d’améliorer au plus vite sa connaissance du néerlandais : « Je dois aux Bruxellois d’avoir une bonne maîtrise [du néerlandais]. C’est essentiel, je plaide coupable », a-t-il reconnu lors d’une interview sur les ondes de la RTBF.
En voyant se succéder les billets d’opinion, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser la question : est-ce que moi-même, et par extension de nombreux autres Bruxellois néerlandophones, dans la même position, je ne me serais pas aussi retrouvé démuni si je devais présenter une conférence de presse en français une heure après avoir été cueilli dans mon bureau ?
Huit ans à Bruxelles et un français rudimentaire
Cela a beau faire bientôt huit ans que j’ai jeté mon dévolu sur cette ville, je ne dois pas fouiller bien loin dans ma mémoire pour tomber sur des moments gênants où j’ai tenté en pure perte d’engager une conversation en français. Comme cette fois où, à la Fnac, je n’ai pas pu expliquer à l’employé du magasin quelle batterie il me fallait, par exemple, et que je suis rentrée bredouille. Ou la fois où je suis entrée en panique dans une boutique d’articles de téléphonie alors que la batterie de mon smartphone était défectueuse. La seule chose que j’ai pu sortir fut : « Mon GSM est cassé, je pense. »
Tout ça pour dire qu’en voyant le pauvre ministre-président désemparé, assailli de questions en néerlandais, je n’ai pas pu m’empêcher de penser (en anglais) : I feel you. Je te comprends. Certes, je ne suis pas ministre-présidente (pour l’instant du moins), mais je suis aussi une résidante d’une ville bilingue qui ne parle que médiocrement l’une des deux langues officielles. Et moi aussi, je ne fournis que peu d’efforts pour améliorer cet état de fait, parce que dans ma vie, je peux me satisfaire d’un français rudimentaire.
[1]Est-ce vraiment trop demander que le ministre-président bruxellois parle néerlandais?
En interrogeant mon cercle de connaissances néerlandophones, je me suis vite rendu compte que je n’étais pas seule. « Il y a peu, je faisais mon jogging dans le bois de la Cambre, mais j’ai chuté lourdement à cause d’un chien qui n’était pas tenu en laisse. Les propriétaires de l’animal faisant mine de n’avoir rien vu, j’ai voulu les apostropher, jusqu’à ce que j’entende qu’ils parlaient français. Alors j’ai laissé tomber », témoigne un ami.
Cette tendance semble confirmée par le baromètre linguistique de la VUB, qui sonde depuis 25 ans les connaissances linguistiques des Bruxellois. La dernière étude, qui date de 2024, a indiqué que 81 pour cent des Bruxellois parlent bien à excellemment bien le français, soit une baisse de 6 pour cent par rapport à 2018. À titre de comparaison, le chiffre s’élevait à 95 pour cent en 2001.
« Cela signifie qu’un Bruxellois sur cinq ne maîtrise pas suffisamment le français », déclare Esli Struys, professeur de linguistique appliquée à la VUB et spécialiste du plurilinguisme. « On ne peut cependant pas en déduire que c’est l’apanage des néerlandophones ou des nouveaux arrivants flamands ; d’autres personnes allophones contribuent certainement à ces chiffres. Il n’en demeure pas moins que cette baisse constante du niveau général de français au sein de la population bruxelloise est frappante. »
Trop peu d’heures de français dans les écoles flamandes
Ces statistiques posent surtout question lorsqu’on sait que tout élève flamand est obligé de suivre des cours de français pendant huit ans. Les chiffres de 2018 montrent toutefois qu’à peine une minorité d’entre eux atteignaient les compétences minimales en français oral à la fin du primaire. Quant à la lecture, elle était maîtrisée par moins de la moitié d’entre eux.
Les causes de ce constat sont multiples. « En Flandre, le français n’est obligatoire qu’à partir de la cinquième année du primaire, alors que l’apprentissage s’avérerait plus efficace dès la première primaire, voire la troisième maternelle », assure Esli Struys. Non seulement parce qu’on assimile automatiquement mieux une seconde langue quand on est plus jeune, mais aussi et surtout parce que le nombre d’heures d’instruction dans une langue joue un rôle important. « Les élèves plus âgés acquièrent une langue de manière plus efficace, mais ils ne sont pas suffisamment en contact avec le français, poursuit le linguiste. Tout au long de leur parcours scolaire, les Flamands suivent tout au plus 600 à 700 heures de cours de français, ce qui est peu par rapport à d’autres régions où des élèves doivent apprendre une deuxième langue. En Communauté germanophone, le nombre d’heures est le double, et le Luxembourg atteint même les 2 000 heures. » Pour bien faire, ces heures devraient donc se répartir sur davantage d’années d’étude, à moins d’intercaler dans les programmes plus d’heures par semaine dès la cinquième primaire. « Mais il n’est pas évident de placer davantage d’heures dans les grilles de cours. En effet, dans quel cours faudrait-il retirer des heures pour laisser plus de place au français ? »
En outre, le politique a choisi de miser avant tout sur le néerlandais dans l’enseignement primaire, de crainte que l’apprentissage d’une deuxième langue nuise aux progrès en néerlandais. « Si cette crainte n’est démontrée par aucune étude, elle est tout à fait compréhensible, surtout dans le contexte bruxellois », nuance Struys.
[2]Bruxelles bilingue ? Officiellement, oui. Dans les faits, pas du tout !
Le deuxième problème, c’est la méthode d’apprentissage du français. « Il n’y a pas que la quantité de cours qui importe, il y a aussi leur qualité. Tout indique que le français s’enseigne encore de manière assez traditionnelle, et que l’école consacre plus d’attention au vocabulaire et à la grammaire qu’à l’expression orale », explique Struys. « Nous savons également que les enseignants du primaire ne parlent que très peu français en classe, ajoute Elke Peeters, professeure de linguistique appliquée à la KU Leuven et spécialiste de la didactique des langues. Ceci limite fortement l’exposition à la langue, alors que le contact avec la langue revêt une grande importance. »
Xénoglossophobie
D’après Elke Peeters, le statut de la langue et la motivation constituent deux autres facteurs non négligeables : « Le français jouit d’un autre statut que la langue anglaise, très dominante dans notre société. Nous sommes constamment en contact avec cette dernière, que ce soit par la culture pop, les médias ou les séries, alors que de nombreux élèves n’entrent presque jamais en contact avec le français hors des murs de l’école. Cela rend son apprentissage encore plus difficile. »
Il existe effectivement un vif contraste entre l’effort nécessaire à une discussion en français et la facilité avec laquelle se nouent les conversations dans la langue de Shakespeare. Rien d’étonnant dès lors à ce que ce soit à l’anglais que recourent beaucoup de néerlandophones pour s’exprimer de l’autre côté de la frontière linguistique. Ainsi, en rencontrant l’ami d’un ami, j’ai parlé uniquement anglais alors que je savais qu’il était francophone. J’aurais pu saisir cette chance de pratiquer mon français, mais je craignais trop de faire des fautes ou d’exposer mes défaillances pour franchir la barrière de la langue.
Un mot qui nous échappe et l’incapacité de formuler une alternative ayant le même sens débouchent rapidement sur une sorte de franglais hésitant, mais surtout sur du stress et de la honte. Ce phénomène est désigné par les linguistes sous le terme de peur des langues étrangères, ou xénoglossophobie. « Parler dans une autre langue, cela fait naître beaucoup d’émotions, explique Struys. On a peur de faire des fautes, parce qu’on a peur des moqueries. Et c’est d’autant plus vrai dans un contexte où l’on est entouré de nombreux locuteurs natifs, comme à Bruxelles. »
Bilinguisme social et individuel
Autre situation au moins tout aussi fréquente : moi, qui trouve le courage de passer ma commande en français, et le serveur natif qui devine immédiatement que je suis flamande et me répond de manière ostentatoire en anglais. Et cela arrive même lorsque je m’exerce au préalable avec mon ami, qui parle bien français.
[3]DaarDaar réunit étudiants francophones et néerlandophones autour de teambuildings bilingues
À chaque reprise, je sens baisser ma confiance en moi et ma motivation de réessayer la fois suivante. C’est compréhensible, rassure Elke Peeters : « Lorsque quelqu’un nous prive d’une chance de pratiquer une langue, cela a une influence négative sur le processus d’apprentissage, affirme-t-elle. Et sans s’exercer, on ne s’améliore pas. » Nous nous trouvons alors dans un cercle vicieux : on évite très vite toute occasion de pratiquer la langue et d’entrer en contact avec elle.
L’expérience m’a appris que même à Bruxelles, il est possible de passer à côté du français. En dehors des obligatoires « bonjour » et « par carte, s’il vous plaît », on peut très bien fréquenter uniquement le Coq ou le Roskam, des bars flamands, suivre des cours de spinning en anglais et continuer d’aller chez le docteur en Flandre pour pouvoir parler de son historique médical dans sa langue maternelle.
Autrement dit, il est parfaitement possible de se complaire dans sa bulle unilingue, même dans une ville bilingue. C’est ce qui amène Struys à distinguer bilinguisme social et individuel à Bruxelles : « Si Bruxelles est bilingue, c’est moins parce que chaque citoyen parle deux langues que parce que toutes les institutions sont bilingues. Chaque groupe linguistique possède ses propres écoles, centres culturels, clubs de sport et bibliothèques, à telle enseigne que personne n’est obligé de parler français ou néerlandais, argumente-t-il. Paradoxalement, en raison de ce bilinguisme social, un individu peut rester unilingue, parce que tout est accessible dans sa propre langue. C’est ce qui explique pourquoi le ministre-président actuel a pu rester bourgmestre pendant des années sans bien comprendre ni parler le néerlandais. »
[4]Bruxelles paie le prix de la réforme flamande de l’enseignement pour adultes
Comment faire alors ?
Et pourtant, les manières de sortir de cette bulle unilingue sont légion. Il faut avant tout multiplier les contacts avec le français. Bien sûr, avec les cours du soir classiques, on peut rafraîchir ses connaissances, mais les études montrent qu’on peut déjà bien s’améliorer rien qu’en répétant des groupes de mots, ou des bouts de phrase. « En s’exerçant de la sorte, on automatise certaines structures de la langue, ce qui apprend à s’exprimer de manière plus fluide, indique Peeters. Regarder le journal télévisé en français, c’est aussi à la portée de tous : grâce à une connaissance préalable des sujets traités, on peut suivre assez facilement. »
Bruxelles est le lieu idéal pour une immersion, ajoute Struys : « Il y a sans aucun doute des voisins francophones avec qui on peut entamer une conversation, ou une exposition à visiter en français. Les sportifs peuvent s’affilier à un club francophone. Ce qui importe, c’est de partir de quelque chose qu’on aime bien faire pour augmenter notre envie d’apprendre et notre motivation. »
Puis, il faut surtout parler, parler, parler. Pour pratiquer, il faut un partenaire, donc arrêtez de battre en retraite dès que vous entendez du français. Parlez et osez faire des fautes, insistent les chercheurs. « Soyez suffisamment assertifs et demandez-leur de ne pas passer à l’anglais ni au néerlandais. Vous ferez des fautes, mais ce n’est pas catastrophique. Ne renoncez surtout pas, c’est très important. Si vous manquez d’assurance malgré tout, essayez de pratiquer en ligne : aujourd’hui, on peut dialoguer avec une IA, qui analysera vos paroles par la suite afin que vous appreniez de vos erreurs », confie Elke Peeters.
Il importe donc de ne pas se laisser glisser dans notre bulle de la rue Dansaert et de rechercher activement le contact avec l’autre langue. Risquons-nous, sinon, de devenir bientôt unilingues ? « Nous en sommes encore loin, mais en effet, il serait quand même dommage d’évoluer du plurilinguisme au bilinguisme, affirme Struys. Historiquement, les Flamands avaient pour atout de pouvoir s’exprimer en plusieurs langues. Si le français venait à ne plus en faire partie, ce serait une grande perte. S’alarmer de la chute du niveau en langues, c’est une bonne chose, mais pour véritablement renverser la vapeur, il va falloir s’y prendre autrement. »
[5]L’enseignement bilingue à Bruxelles : la longue vie d’un paradoxe tenace
[1] https://daardaar.be/rubriques/politique/est-ce-vraiment-trop-demander-que-le-ministre-president-bruxellois-parle-neerlandais/
[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/bruxelles-bilingue-officiellement-oui-dans-les-faits-pas-du-tout/
[3] https://daardaar.be/daardaar/daardaar-reunit-etudiants-francophones-et-neerlandophones-autour-de-teambuildings-bilingues/
[4] https://daardaar.be/rubriques/societe/bruxelles-paie-le-prix-de-la-reforme-flamande-de-lenseignement-pour-adultes/
[5] https://daardaar.be/rubriques/societe/lenseignement-bilingue-a-bruxelles-la-longue-vie-dun-paradoxe-tenace/