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  ARM Give a man a fire and he's warm for a day, but set fire to him and he's warm for the rest of his life (Terry Pratchett, Jingo)

Trois Belges ont reçu le prix Nobel de la paix pour avoir posé les bases du droit international: nos responsables politiques l’ont-ils oublié?

([Opinions] 2026-03-01 (De Standaard))


Certains puissants seraient prêts à remuer ciel et terre, hélas, pour obtenir le prix Nobel de la paix. La Belgique y est parvenue dès le début du siècle dernier, et même à trois reprises. Une prouesse si ancienne que nos responsables politiques semblent l’avoir oubliée. N’étaient-ils pas assez attentifs en cours d’histoire ? À moins que ce passé lointain ne corresponde plus à leurs convictions idéologiques ?

La Belgique peut se prévaloir de détenir dans sa vitrine à trophées un prix Nobel de la paix depuis 1904. Celui-ci fut décerné à l’Institut de droit international de Gand, pour avoir élaboré les principes fondamentaux de cette discipline. Les juristes gantois, menés notamment par les frères Albéric et Gustave Rolin-Jacquemyns, tous deux libéraux, avaient entamé leurs travaux en 1873, dans le sillage de la guerre franco-allemande de 1870-1871. Celle-ci s’était révélée désastreuse pour la France et avait fait craindre à la Belgique qu’elle allait, elle aussi, devoir en payer le prix. Le roi Léopold II se préparait déjà à prendre la tête des troupes. Un nouveau système juridique, estimaient les juristes de Gand, devait permettre d’atténuer la menace que représentaient les grandes puissances violentes ainsi que les souffrances et le chaos de la guerre. Et, fidèles à leur esprit de progrès rationnel, ils cherchèrent la solution dans un système juridique solide et cohérent.

Cinq ans plus tard, en 1909, un autre Belge reçut le prix Nobel de la paix : l’ancien Premier ministre catholique August Beernaert, pour son pacifisme, son internationalisme, son anticolonialisme et son engagement en faveur de l’arbitrage international. Les États ne devaient pas régler leurs différends par la violence lorsqu’ils pouvaient le faire par la concertation raisonnable. La Belgique développa ainsi une solide tradition diplomatique. Elle le fit aussi par intérêt : elle était certes une puissance industrielle, mais restait militairement insignifiante. Dans les conflits internationaux, elle n’aurait jamais pu faire triompher ses positions par la force des armes.

Une leçon d’histoire : les petits pays n’ont rien à gagner dans les guerres.

L’arbitrage, la médiation et le compromis pouvaient constituer une alternative à la violence aveugle et destructrice de la guerre, laquelle n’apporte jamais la justice mais seulement la misère humaine et le ressentiment politique. Quatre ans plus tard encore, en 1913, le prix Nobel de la paix fut attribué, dans cette même dynamique, à un troisième Belge : le social-démocrate et franc-maçon Henri La Fontaine, militant du pacifisme et de l’internationalisme, notamment fondateur de la Société belge pour l’arbitrage et la paix (1889). À peine un an après l’attribution de ce Nobel à La Fontaine, les grandes puissances précipitaient le monde dans la Première Guerre mondiale.

La diplomatie de la canonnière



L’arbitrage – et la reconnaissance que constituèrent ces trois prix Nobel belges – correspondait à l’esprit international de l’époque, il y a plus d’un siècle, qui était dominé par l’impérialisme violent des grandes puissances et leur « diplomatie de la canonnière », dont les petits États font toujours les frais.

C’est une époque souvent évoquée aujourd’hui pour décrire l’ordre mondial qui serait en train de se reconstituer : un monde où les règles juridiques n’existent plus ou ne doivent plus compter, et où les caprices impérialistes et la domination militaire deviennent la norme. C’est ce qui se produit depuis quatre ans en Ukraine, et aujourd’hui aussi au Moyen-Orient. Les États-Unis (et Israël) y violent ouvertement les règles du droit international, parce qu’ils les considèrent, selon les mots du secrétaire américain à la « Guerre », Pete Hegseth, comme « stupides » et relevant du « politiquement correct ». Bientôt, il les qualifiera probablement de « woke ».

En marge de cette pensée belliqueuse, on affirme parfois que l’ordre juridique international né après la Seconde Guerre mondiale, et incarné notamment par les Nations unies, aurait fait son temps. On le décrit comme une illusion naïve et moralisatrice, voire frivole et en définitive inopérante. Le « réalisme » nous apprendrait que le monde fonctionne autrement, que l’ONU n’obtient jamais de résultats et que toutes ces négociations se sont toujours accompagnées d’une bonne dose d’hypocrisie.

A relire

[1]Le monde a besoin de sages, pas de vieux tyrans accrochés au pouvoir

Ce dernier point est certainement vrai. Mais le réalisme sert trop souvent de prétexte pour échapper à ses propres responsabilités. Car l’ONU ne peut faire que ce que ses États membres lui permettent de faire. Tout est une question de volonté politique et donc de choix politiques. Ce prétendu réalisme conduit à un défaitisme paralysant.

Le ministre-président flamand Matthias Diependaele (N-VA) en a récemment donné un exemple à propos de la guerre en Iran : toute initiative se heurterait de toute façon à un veto au Conseil de sécurité de l’ONU, affirmait-il. Cela arrive en effet régulièrement, mais un tel argument fait abstraction de toute la diplomatie qui précède ce vote au Conseil de sécurité.

Le réalisme devient alors un prétexte pour ne même pas essayer. Ou pour transformer la question en subtilité technique, comme l’a fait le ministre de la Défense Theo Francken (N-VA) en évacuant la question de la légalité de cette guerre d’un simple : « c’est une question pour les juristes ». Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a même réduit le droit international à une option à la carte, se rangeant sans réserve derrière l’agression contre l’Iran au nom de son identité autoproclamée de citoyen de l’Occident.

Hystérie collective et logomachie



Cette guerre est-elle illégale ? Elle pourrait, à la rigueur, revendiquer une certaine légitimité. Le régime de Téhéran est en effet d’un autoritarisme brutal. Mais l’espoir trompeur que les États-Unis font miroiter à la population iranienne est tout aussi cruel. Il n’a jamais été question d’apporter la démocratie en Iran par la guerre. Le président Donald Trump n’a en tête qu’un scénario à la vénézuélienne : maintenir le régime en place en installant à sa tête un dirigeant suprême plus conciliant à son égard.

La libération n’est certainement pas l’objectif du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Pour lui, l’Iran doit devenir un État affaibli, appauvri, intérieurement divisé, tout juste bon à survivre au milieu des ruines des bombardements, à l’image de ce qu’est devenu Gaza, presque inhabitable, ou de ce qui se prépare aujourd’hui pour le sud du Liban.

Un ordre juridique ne perd pas sa validité parce que des criminels foulent ses règles aux pieds.

Les frères Rolin-Jacquemyns, Beernaert et La Fontaine ont dû se retourner dans leur tombe la semaine dernière en entendant les propos du Premier ministre Bart De Wever (N-VA) à la Chambre. Celui-ci a déclaré qu’il était « historicus en geen hystericus » – un historien, pas un hystérique – et qu’il considérait les débats passionnés au Parlement sur la guerre en Iran comme du verbiage inutile sur fond d’hystérie collective, affirmant s’imposer pour sa part une moralité d’ordre supérieur, celle de l’« historien » qui aurait acquis sa sagesse par le réalisme.

De Wever s’est ainsi placé au-dessus du débat – et au-dessus de la fracture au sein de son gouvernement – en ne prenant aucune position. Il a déclaré avoir des « réserves » à l’égard du droit international, au motif que la théocratie de Téhéran est loin d’être un modèle en la matière. Un raisonnement erroné : un ordre juridique ne perd pas sa validité parce que des criminels foulent ses règles aux pieds. Au contraire, l’ordre juridique peut précisément démontrer sa supériorité – y compris morale – par la conviction avec laquelle il est défendu.

Il est regrettable que De Wever, qui nous a habitués à ses lectures unilatérales du passé, n’ait pas prêté davantage attention à cette histoire-là et à l’engagement de ces trois lauréats belges du prix Nobel de la paix, il y a plus d’un siècle.

A relire

[2]Le fascisme commence toujours par un désir de nouveau départ, de rupture radicale



[1] https://daardaar.be/rubriques/opinions/le-monde-a-besoin-de-sages-pas-de-vieux-tyrans-accroches-au-pouvoir/

[2] https://daardaar.be/rubriques/opinions/le-fascime-commence-toujours-par-un-desir-de-nouveau-depart-de-rupture-radicale/



Tonight's the night: Sleep in a eucalyptus tree.