Faut-il réglementer la musique au carnaval ?
([Rubriques, Société] 2026-02-01 (GrenzEcho))
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Dans cette rubrique, la rédaction du quotidien germanophone GrenzEcho confronte deux points de vue sur des sujets de société actuels. En région Ostbelgien, le carnaval est un folklore bien vivant, ancré dans la tradition rhénane. Les bourgmestres de cinq communes de l’Eifel (région frontalière de l’est de la Belgique) imposeront désormais aux groupes de diffuser de la musique de carnaval et de modérer le volume. La mesure a-t-elle un sens ? Pour le rédacteur du GrenzEcho, Allan Bastin la réponse est oui, mais pas pour le rédacteur en chef Christian Schmitz.
Pour – Allan Bastin
Ces dernières années, de nombreux groupes carnavalesques de l’Eifel ont suivi une tendance qui confine davantage à la compétition qu’à la tradition. Qui enverra le plus gros son ? Qui fera trembler les basses le plus fort, au point de faire siffler les oreilles des spectateurs ? La joyeuse ambiance de carnaval qui animait autrefois les rues a fait place à une course aux décibels, au grand dam des visiteurs de plus en plus nombreux à se plaindre du bruit. Et le public n’est pas le seul à en pâtir : les fanfares perdent aussi leur entrain lorsque leurs prestations sont noyées dans le vacarme.
La question ne se limite d’ailleurs pas au volume sonore, elle concerne aussi les choix musicaux. On se rend à un festival techno pour entendre de l’électro, à une soirée années 90 pour danser sur les tubes de l’époque. Le lundi des Roses (Rosenmontag), c’est de la musique de carnaval que l’on attend : les chansons de Cologne et les airs festifs ancrés dans la vieille tradition rhénane. Pourquoi donc laisser le hardcore et la techno dominer un tel événement ? Ces styles ont leur place, mais pas au carnaval. Les scènes et festivals qui leur sont dédiés ne manquent pas.
Cela dit, il faut se garder de tomber dans l’excès de restriction, au risque de briser le dialogue déjà fragile entre les jeunes et les autorités. De nombreux morceaux en effet mêlent les genres. Idéalement, organisateurs et participants auraient dû parvenir d’eux-mêmes à un accord, sans intervention des bourgmestres. Mais les sociétés carnavalesques constatent toutefois que les discussions avec certains groupes s’apparentent au dialogue de sourds. À une époque où le bon sens n’est plus toujours au rendez-vous, des règles semblent nécessaires pour garantir le bon déroulement des grandes manifestations pour tous. « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », disait Kant. Le carnaval ne devrait pas y faire exception, pour que les jours de fête restent joyeusement bruyants, sans devenir assourdissants.
Contre : Christian Schmitz
Le carnaval est plus ancien que n’importe quel règlement communal actuel. Il prend racine dans le renversement de l’ordre établi : la satire du pouvoir, des normes, des autorités. L’espace de quelques jours, un autre régime s’installe : celui des fous. Que les bourgmestres leur remettent les clés de la ville n’est pas seulement un folklore amusant, c’est un puissant symbole. Pour un temps, les autorités se retirent, les règles s’assouplissent, l’exception est permise. C’est ce qui fait vivre le carnaval. Il est fait pour, brièvement, mettre le monde à l’envers. Ceux qui l’oublient et le réduisent à une gentille fête de quartier passent à côté de son sens profond.
Joyeux et haut en couleurs, le carnaval n’en reste pas moins une affaire sérieuse : exutoire, contrepoids, miroir de la société, espace de critique, d’exagération et de provocation. Ces expressions qui ont rarement leur place dans le quotidien ont libre cours au carnaval. Même la musique qui dérange certains aujourd’hui. Elle est le reflet de son époque. La techno, les rythmes électroniques ou les remix modernes font partie de la fête aujourd’hui, tout comme autrefois les Schlagers (chansons populaires dans le monde germanophone), les marches ou les musiques de Cologne. On ne peut pas faire disparaître artificiellement l’air du temps et encore moins le supprimer à coups de règlements.
[1]Carnaval d’Alost: les médias doivent-ils « censurer » les chars antisémites?
Voilà donc pourquoi réguler le volume sonore, mais aussi le style de musique autorisée au carnaval pose problème. Orienter la culture au lieu de l’accompagner n’a rien de neutre. Bien sûr, il ne s’agit pas de censure au sens strict du terme. Mais le principe est délicat. Dès qu’on commence à classer les formes d’expression en « acceptables » et « inacceptables », on franchit une ligne. Au final, ce n’est plus la communauté qui décide de ce qui est culturellement correct, mais la règle.
Tout cela aurait pu être évité. Pendant des décennies, le carnaval a fonctionné grâce au dialogue, à la juste mesure et à la compréhension mutuelle.
[1] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/carnaval-dalost-les-medias-doivent-ils-censurer-les-chars-antisemites/