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  ARM Give a man a fire and he's warm for a day, but set fire to him and he's warm for the rest of his life (Terry Pratchett, Jingo)

Bruxelles bilingue ? Officiellement, oui. Dans les faits, pas du tout !

([Société] 2026-02-01 (De Morgen))


« Il y a trois ans, mon partenaire et moi voulions conclure une cohabitation légale, ce qui ne peut se faire que sur rendez-vous. Comme nous sommes tous les deux enseignants, j’ai envoyé un mail au service de l’état civil de Bruxelles pour demander si nous pouvions passer un mercredi après-midi », raconte Zoë Van Vooren (29 ans). « Après plusieurs échanges par écrit, déjà truffés de mauvaises traductions signées DeepL, j’ai finalement reçu un message de confirmation : “C’est en ordre, votre mariage est prévu mercredi à 14 heures.” »

Sur le moment, elle en a d’abord ri : « J’ai vraiment trouvé ça drôle, d’autant plus que l’erreur a été corrigée dès le lendemain. Mais en même temps, on se demande comment un agent de communication de l’état civil peut ne pas connaître, en néerlandais, la notion de “cohabitation légale”. »

Plus récemment, Ilias Bèrbère (28 ans), habitant d’Ixelles, a lui aussi constaté que l’accueil en néerlandais au guichet communal n’allait pas de soi. « Juste avant les fêtes, j’ai décroché in extremis un rendez-vous pour renouveler ma carte d’identité et mon permis de conduire. Lorsque je me suis adressé aux fonctionnaires du guichet en néerlandais, l’un des deux ne comprenait que le mot “rendez-vous”. »

Une domination du français

Ces deux témoignages mettent en lumière un point sensible de notre capitale. Car si la loi linguistique de 1962 a consacré le bilinguisme officiel — les fonctionnaires étant légalement tenus de pouvoir s’adresser aux citoyens en français comme en néerlandais — la réalité du terrain, dans les services publics, est bien différente.

« Il y a bien sûr des fonctionnaires bilingues. Mais nous savons qu’un grand nombre d’agents ne sont pas en mesure de s’exprimer dans les deux langues nationales. C’est un problème majeur », explique le vice-gouverneur Jozef Ostyn, chargé de veiller au respect de la législation linguistique. À ce titre, il examine les dossiers de recrutement dans les communes et CPAS bruxellois. En 2024, il en a évalué plus de 3 600, dont environ 60 % ont dû être recalés parce qu’ils contrevenaient à la loi linguistique.

Comment expliquer une telle pénurie de fonctionnaires bilingues ? Trois quarts des jeunes Bruxellois sont scolarisés dans l’enseignement francophone. « En théorie, chaque élève devrait bénéficier d’au moins dix années d’apprentissage de la seconde langue nationale », précise Ostyn. « Or en pratique, l’écrasante majorité — environ 90 % — ne maîtrise pas suffisamment le néerlandais à la sortie de l’école. »

[1]Est-ce vraiment trop demander que le ministre-président bruxellois parle néerlandais?

Ce déséquilibre s’explique avant tout par la démographie : les francophones représentent tout simplement une part bien plus importante de la population que les néerlandophones. C’est ce que montrent les chiffres du Taalbarometer, une étude menée depuis 25 ans par la VUB afin de cartographier l’usage et la connaissance des langues à Bruxelles.

Depuis la première édition, réalisée en 2001, le français caracole en tête du classement. La dernière enquête, publiée en 2024, révèle que 41,3 % des ménages bruxellois parlent exclusivement le français à la maison, contre 7,5 % pour le néerlandais comme seule langue du foyer. Cette proportion est toutefois en légère hausse — près de 2 % — notamment en raison de l’afflux croissant de Flamands dans la capitale. Si l’on ne considère plus la langue parlée à domicile mais la connaissance linguistique, le français reste la langue la plus pratiquée à Bruxelles (81 %), suivi de l’anglais (46,9 %) et du néerlandais (22,3 %). Seuls 6,1 % des Bruxellois déclarent bien maîtriser les deux langues nationales.

« Les néerlandophones constituent effectivement une minorité à Bruxelles », confirme le chercheur Mathis Saeys, qui a collaboré à la dernière édition du Taalbarometer. « Mais tout dépend de la définition que l’on donne au terme “néerlandophone”. Celles et ceux qui ont grandi avec le néerlandais à la maison est plus restreint que celui des Bruxellois qui, sans maîtriser parfaitement la langue, l’utilisent quotidiennement. Selon le domaine d’usage, cela peut représenter 25 à 30 % des habitants. »

L’histoire du néerlandais dans la capitale ne se résume donc pas à une simple question de chiffres, souligne également Wim Vandenbussche, professeur de linguistique néerlandaise à la VUB. « Si le néerlandais est en effet une langue minoritaire à Bruxelles, elle n’est pas insignifiante pour autant. Pensons à sa forte présence dans le secteur culturel, par exemple à l’AB, au KVS ou à Muntpunt. »

Porter plainte

En principe, les citoyens peuvent porter plainte s’ils ne sont pas pris en charge dans leur langue maternelle. Mais l’immense majorité ne le fait pas, observe le vice-gouverneur Jozef Ostyn. « Les infractions à la législation sur l’emploi des langues dans l’administration sont monnaie courante. Les Bruxellois néerlandophones y sont confrontés quotidiennement. La plupart n’ont ni l’envie ni l’énergie d’entamer des procédures. Ils finissent par l’accepter la situation, ou considèrent que cela fait partie du jeu. »

Ilias Bèrbère précise que, dans la vie quotidienne, parler français ne lui pose aucun problème. Mais, dit-il, la situation pèse davantage lorsqu’il s’agit de démarches administratives ayant un impact réel sur son existence. L’an dernier, par exemple, il a été réveillé en pleine nuit par deux policiers après qu’un automobiliste eut percuté sa voiture. « Là encore, j’ai dû me débrouiller en français. On n’a pas vraiment le choix, on s’y résigne. Mais je n’étais pas totalement à l’aise. On court le risque que certaines choses se perdent dans la traduction et qu’un élément ne soit pas correctement pris en compte parce qu’on ne s’est pas exprimé comme on l’aurait voulu », explique-t-il. « On se sent alors diminué. »

« Les néerlandophones constituent effectivement une minorité à Bruxelles »

Dans les médias, les témoignages qui montrent l’importance de la qualité des soins de santé pour les personnes en situation de vulnérabilité sont légion. L’usage des langues — et en particulier du néerlandais — fait défaut depuis longtemps. L’un des exemples les plus frappants est celui de cette jeune Bruxelloise violée à l’été 2024, qui n’a pas pu être accueillie en néerlandais dans un Centre de prise en charge des victimes de violences sexuelles.

Une partie de l’explication tient à la réglementation, encore plus complexe que dans l’administration communale. Si les hôpitaux publics doivent être bilingues, les hôpitaux universitaires suivent la langue de leur université de rattachement. Les hôpitaux privés, quant à eux, peuvent choisir librement leur régime linguistique, à l’exception des urgences, où le bilinguisme est toujours obligatoire.

Mais en réalité, se faire soigner à Bruxelles en néerlandais est une loterie. Il faut être au bon endroit, au bon moment. Geertje, par exemple, s’est cassé une dent il y a deux ans et s’est rendue à l’hôpital le plus proche, à Etterbeek-Ixelles. Dans un néerlandais approximatif, on lui y a expliqué qu’elle devait se rendre à l’hôpital privé Saint-Jean. « Aux urgences, personne ne parlait néerlandais. Même le dentiste que j’ai finalement pu consulter ne s’exprimait qu’en français. À la fin, il m’a simplement dit que je devrais faire poser une couronne dans l’année, mais je n’ai reçu aucune autre information sur les soins nécessaires. »

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Zoë Van Vooren, déjà citée plus haut, fréquente les hôpitaux bruxellois depuis son adolescence. « D’habitude, je me rends à l’UZ Jette. Là, on m’accueille toujours en néerlandais, quel que soit le service. Sans exception. », affirme-t-elle. Mais il y a trois ans, Zoë se fait opérer à l’hôpital Saint-Anne/Saint-Rémi à Anderlecht, un établissement entièrement francophone. « J’étais assez anxieuse à l’idée d’être placée en chambre individuelle, car je n’étais pas assurée pour cela. J’avais donc appris par cœur quelques phrases pour être certaine de pouvoir l’expliquer au personnel soignant. Ils ont fait des efforts pour surmonter la barrière linguistique, et de mon côté, je me débrouille un peu en français. Mais malgré tout, la situation était très stressante. À un moment aussi délicat, quand on se réveille d’une anesthésie, on ne devrait pas avoir à se demander si l’on pourra être aidé dans sa langue maternelle. »

« Il est crucial de pouvoir être pris en charge dans sa propre langue », renchérit Cieltje Van Achter (N-VA), ministre flamande en charge de Bruxelles et des Médias. « Comme me l’a dit un médecin : si la barrière linguistique empêche un véritable échange permettant au patient d’expliquer clairement ses symptômes, il est impossible de prodiguer les soins adéquats. »

Afin de renforcer la place du néerlandais, notamment dans le secteur des soins de santé, la ministre a lancé le plan ToTaalplan Nederlands en collaboration avec la Maison du Néerlandais de Bruxelles, la Maison de la Santé et le Centre d’expertise Bien-être, Logement et Soins. « Nous constatons que les cours de néerlandais organisés par les Centres d’enseignement pour adultes rencontrent un franc succès, mais que les étudiants manquent d’occasions de pratiquer la langue. C’est sur ce point que nous voulons mettre l’accent. »

Un projet pilote a ainsi été lancé à l’hôpital Saint-Jean, en collaboration avec l’école CVO Semper : le personnel soignant peut y suivre des cours de néerlandais durant les heures de travail. Une initiative saluée par les experts et qui pourrait, à terme, s’étendre à d’autres hôpitaux.

Mais à force de débattre sur la place du néerlandais à Bruxelles, on en oublierait presque que notre capitale est une véritable tour de Babel. « Bruxelles a changé à une vitesse fulgurante en vingt-cinq ans. En 2024, on y recensait 185 nationalités et pas moins de 104 langues différentes », souligne Mathis Saeys, chercheur du Taalbarometer. « Et ces chiffres sous-estiment peut-être la réalité. Bruxelles n’est plus une petite ville : c’est une métropole qui n’a rien à envier à des villes comme Londres ou Paris. »

On est alors en droit de se demander si la législation linguistique, qui ne reflète plus guère la réalité sociolinguistique, ne doit pas élargir son spectre au-delà des deux langues officielles.

« Le cadre légal bruxellois ne reconnaît que le néerlandais et le français.»

C’est une réflexion que mène également le linguiste Wim Vandenbussche : « Le cadre légal bruxellois ne reconnaît que le néerlandais et le français. Il va de soi qu’il faut s’efforcer de respecter ces lois. Mais ce cadre date des années 1960, et force est de constater que la Bruxelles de l’époque n’a plus grand-chose à voir avec celle d’aujourd’hui. Soixante ans plus tard, la réalité a profondément évolué : la population a augmenté de manière exponentielle, et la diversité linguistique a suivi la même courbe. Dans les services d’urgence, vous ne croisez pas uniquement des néerlandophones et des francophones ; c’est le monde entier qui s’y donne rendez-vous. La question est donc de savoir si l’on s’en tient strictement au cadre légal ou si l’on doit également tenir compte de cette réalité sociologique. Je pense qu’à un moment donné, cela deviendra inévitable. Même si je suis bien conscient qu’il serait extrêmement difficile, pour des raisons idéologiques diverses, de toucher à certaines lois. Dans notre pays, langue et identité sont étroitement liées. Ce serait un peu comme ouvrir la boîte de Pandore. »

Reste que la santé dépasse les clivages politiques, toujours selon Wim Vandenbussche. Il plaide dès lors, tout en prudence, pour une approche hybride : « Oui, il faut garantir à chacun une prise en charge en néerlandais et en français. Mais il me semblerait également judicieux que l’on soit en mesure de communiquer dans d’autres langues. »

Bruxelles a d’ailleurs déjà franchi ce pas durant la pandémie : des informations sanitaires ont été diffusées en plusieurs langues afin de ne laisser aucune frange de la population sur le carreau. La STIB, elle aussi, annonce désormais les arrêts non seulement en néerlandais et en français, mais également en anglais.

[3]Awel Awel, le nouveau site pour apprendre le néerlandais en ligne!

Pas que des ombres au tableau

Offrir davantage d’occasions de pratiquer le néerlandais tout en tenant compte du multilinguisme de la ville semble donc ouvrir la voie à un service public de meilleure qualité. « Je crois beaucoup à une approche concertée avec les universités, les hautes écoles et l’enseignement pour adultes afin de déterminer concrètement ce que nous pouvons faire pour améliorer la situation linguistique. C’est précisément pour cette raison qu’il est regrettable que la ministre de l’Enseignement Zuhal Demir (N-VA) ait supprimé les moyens spécifiques alloués à Bruxelles dans l’enseignement supérieur. »

Certains appellent à des sanctions. Encore faut-il que celles-ci portent leurs fruits. « On peut afficher son indignation, à l’image de l’action en justice que le Vlaamse Volksbeweging envisage d’introduire contre des hôpitaux francophones — le VVB a rassemblé 150 plaintes de patients n’ayant pas obtenu d’aide en néerlandais dans certains établissements bruxellois, ce qui constituerait une violation de la législation linguistique. Nul doute que cette initiative sera saluée par des nationalistes convaincus, qui verront là l’occasion de brandir le drapeau flamingant. Quant à savoir si cela changera réellement la donne, rien n’est moins sûr », ajoute le linguiste.

Et malgré les failles systémiques relevées dans les services publics bruxellois, quelques lueurs d’espoir apparaissent. Certaines pratiques médicales optent délibérément pour une équipe entièrement néerlandophone, comme le cabinet de groupe Plek, dans le centre-ville, récemment agrandi. L’UZ Jette est également cité en exemple : « Un véritable modèle », souligne Wim Vandenbussche. « On peut y être pris en charge partout dans un néerlandais irréprochable, mais aussi en français et dans de nombreuses autres langues. »



[1] https://daardaar.be/rubriques/politique/est-ce-vraiment-trop-demander-que-le-ministre-president-bruxellois-parle-neerlandais/

[2] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/bruxelles-lance-sa-toute-premiere-semaine-du-multilinguisme-et-daardaar-sera-de-la-partie/

[3] https://daardaar.be/apprenez-le-neerlandais/awel-awel-le-nouveau-site-pour-apprendre-le-neerlandais-en-ligne/



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