Quand certains jeunes musulmans sabotent eux-mêmes l’inclusion qu’ils réclament
([Opinions, Société] 2026-01-01 (De Standaard))
- Reference: 2026-01_Belgaimage-137034683-255x170
- News link: https://daardaar.be/rubriques/societe/quand-certains-jeunes-musulmans-sabotent-eux-memes-linclusion-quils-reclament/
- Source link: https://www.standaard.be/opinies/moslimjongeren-die-relschoppen-ondermijnen-zelf-de-inclusie-waar-zo-hard-aan-gewerkt-wordt/121830610.html
Les jeunes musulmans avancent souvent l’argument de la religion lorsqu’il est question de droits et d’aménagements. Pourquoi, alors, ne pourrait-on pas les mettre face à leurs contradictions lorsque leur comportement s’écarte des valeurs qu’ils affichent ?
Que ce soit dans l’enseignement, les soins de santé, l’animation des jeunes ou dans bien d’autres domaines, la société multiplie les initiatives en faveur de la sensibilité culturelle. Cette évolution, inégale selon les territoires, est plus rapide et plus marquée dans les grandes villes qu’à la campagne. Mais l’intention est bien là : favoriser l’inclusion, tenir compte de la diversité et intégrer les priorités exprimées par les jeunes.
Si les jeunes affirment que la religion leur importe, il faut alors réfléchir à la place qu’on peut lui donner pour renforcer leur sentiment d’appartenance. La démarche, délibérée, est portée par la conviction que la reconnaissance peut favoriser la solidarité et le vivre-ensemble.
[1]Crèche de Noël à Bruxelles: les musulmans aussi en ont marre que l’on détricote les traditions
Or, en matière de droits et d’aménagements, l’identité religieuse est souvent au cœur des préoccupations de ces jeunes. Que l’on songe aux débats sur les repas halal dans les cantines scolaires, à la prise en considération du ramadan lors des examens ou des activités sportives, aux objections à certains sujets abordés en cours (théorie de l’évolution, questions de genre), ou encore aux demandes d’exceptions et de dérogations au nom de la foi. Qu’elles soient légitimes ou contestables, ces revendications s’accompagnent toujours d’une référence explicite à la religion comme boussole morale et identitaire.
« La liberté religieuse est un droit fondamental, mais il n’est pas absolu. »
La liberté religieuse est un droit fondamental. Mais il n’est pas absolu et notre ordre juridique ne reconnaît aucune hiérarchie des libertés. La liberté de culte doit toujours être mise en balance avec d’autres droits et avec l’intérêt général. Pourtant, lorsque celles et ceux qui revendiquent haut et fort leur identité religieuse se comportent mal, cette même identité devient soudain intouchable. Leur reprocher d’aller à l’encontre des valeurs dont ils se réclament devient impossible. Ce serait les « stigmatiser ».
Je ne dis pas que les écarts de conduite de certains jeunes pendant la nuit du Nouvel An s’expliquent par le fait qu’ils sont musulmans. En revanche, j’affirme que lorsqu’on invoque explicitement sa religion pour revendiquer droits et reconnaissance, on ne peut pas, le lendemain, prétendre qu’elle n’a aucune importance lorsqu’il est question de devoirs et de dérapages.
Lorsque des jeunes provoquent des émeutes, commettent des actes de vandalisme et se livrent à des intimidations, ils anéantissent eux-mêmes les efforts considérables déployés en faveur de la diversité et de l’inclusion. Un tel comportement est tout sauf inclusif. Il exclut les riverains, sème la peur dans la ville et met à mal la sécurité ainsi que la cohésion sociale. La rue, le quartier et la ville cessent d’être des espaces partagés pour devenir des territoires revendiqués. Un phénomène qui ne peut être dissocié de la culture de la rue dans laquelle certains jeunes grandissent et se construisent socialement.
[2]Réveillon de Nouvel An: comment la violence s’installe dans les grandes villes
Il existe en effet un code de la rue qui valorise la domination, la loyauté au groupe, le machisme et la provocation, mais rejette systématiquement l’autorité — qu’elle émane des parents, de l’école ou de la société. Cette culture est en contradiction flagrante avec les règles sociales et démocratiques ainsi qu’avec la morale religieuse, mais reste souvent, étonnamment, absente du débat.
Bien sûr, il y a les discours classiques et les réponses politiques connues : prévention, aide à la jeunesse, éducation, lutte contre la pauvreté. Ces leviers ont leur importance, personne ne le conteste, mais croire qu’ils suffisent relève de l’aveuglement face à la persistance du problème.
Ce qui manque aux jeunes d’aujourd’hui, c’est la résonance, au sens du sociologue allemand Hartmut Rosa : un lien durable et réciproque avec leur milieu, avec les autres et avec quelque chose qui les dépasse. Un cadre moral qui ne soit pas sans cesse négociable. C’est de cette absence que naissent la colère, la frustration, parfois la destruction, souvent dirigées contre l’espace public : les rues, les places, les bâtiments — autant de lieux qui représentent une société dont ces jeunes ont le sentiment de ne plus faire partie.
La foi peut jouer un rôle à cet égard, comme provocation, comme rébellion ou comme instrument identitaire face à une société perçue comme hostile ou vide. La foi sert alors non pas de boussole morale, mais de vecteur d’opposition.
C’est précisément pour cette raison que la religion, en tant que cadre éthique, doit être prise au sérieux. Il faut avoir le courage de dire que saccager les rues, intimider ses voisins et accaparer l’espace public n’est compatible avec aucun discours moral ou religieux crédible.
De nos jours, on a tôt fait de rejeter ce genre de propos sous prétexte qu’ils seraient moralisateurs ou stigmatisants. Or, lorsqu’une société ne fait plus la morale, il ne lui reste que la procédure et la répression. Qui n’ose plus dire « ça ne se fait pas » finira par ne plus pouvoir dire que « c’est interdit ». Mais une société ne vit pas uniquement de règles juridiques. Elle a aussi besoin de normes sociales. Des normes qui se créent dans les familles, les quartiers, les communautés et la société civile. En minimisant systématiquement les responsabilités, on a causé des dégâts considérables, surtout dans les couches les plus défavorisées de la société.
Le débat sur la radicalisation a déjà montré que certaines personnes se sont trop longtemps enfermées dans des explications exclusivement socio-économiques, en négligeant les dimensions religieuse et extrémiste pourtant bien réelles. Un mécanisme similaire est aujourd’hui à l’œuvre. Faire comme si ces facteurs n’avaient aucune importance revient à réduire le champ de la discussion jusqu’à l’absurde.
À ne vouloir voir dans l’identité religieuse et culturelle qu’un atout, sans jamais oser la nommer face aux dérapages, on fragilise l’assise même de la diversité. La diversité n’est pas un dogme : elle n’est ni automatiquement une richesse, ni par définition un problème. Reconnaître les difficultés qu’elle implique et s’y attaquer permet d’en libérer le potentiel ; les nier ou les minimiser ne fait que le miner.
[1] https://daardaar.be/rubriques/societe/creche-de-noel-a-bruxelles-les-musulmans-aussi-en-ont-marre-que-lon-detricote-des-traditions/
[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/reveillon-de-nouvel-an-comment-la-violence-sinstalle-dans-les-grandes-villes/
Que ce soit dans l’enseignement, les soins de santé, l’animation des jeunes ou dans bien d’autres domaines, la société multiplie les initiatives en faveur de la sensibilité culturelle. Cette évolution, inégale selon les territoires, est plus rapide et plus marquée dans les grandes villes qu’à la campagne. Mais l’intention est bien là : favoriser l’inclusion, tenir compte de la diversité et intégrer les priorités exprimées par les jeunes.
Si les jeunes affirment que la religion leur importe, il faut alors réfléchir à la place qu’on peut lui donner pour renforcer leur sentiment d’appartenance. La démarche, délibérée, est portée par la conviction que la reconnaissance peut favoriser la solidarité et le vivre-ensemble.
[1]Crèche de Noël à Bruxelles: les musulmans aussi en ont marre que l’on détricote les traditions
Or, en matière de droits et d’aménagements, l’identité religieuse est souvent au cœur des préoccupations de ces jeunes. Que l’on songe aux débats sur les repas halal dans les cantines scolaires, à la prise en considération du ramadan lors des examens ou des activités sportives, aux objections à certains sujets abordés en cours (théorie de l’évolution, questions de genre), ou encore aux demandes d’exceptions et de dérogations au nom de la foi. Qu’elles soient légitimes ou contestables, ces revendications s’accompagnent toujours d’une référence explicite à la religion comme boussole morale et identitaire.
« La liberté religieuse est un droit fondamental, mais il n’est pas absolu. »
La liberté religieuse est un droit fondamental. Mais il n’est pas absolu et notre ordre juridique ne reconnaît aucune hiérarchie des libertés. La liberté de culte doit toujours être mise en balance avec d’autres droits et avec l’intérêt général. Pourtant, lorsque celles et ceux qui revendiquent haut et fort leur identité religieuse se comportent mal, cette même identité devient soudain intouchable. Leur reprocher d’aller à l’encontre des valeurs dont ils se réclament devient impossible. Ce serait les « stigmatiser ».
Un comportement tout sauf inclusif
Je ne dis pas que les écarts de conduite de certains jeunes pendant la nuit du Nouvel An s’expliquent par le fait qu’ils sont musulmans. En revanche, j’affirme que lorsqu’on invoque explicitement sa religion pour revendiquer droits et reconnaissance, on ne peut pas, le lendemain, prétendre qu’elle n’a aucune importance lorsqu’il est question de devoirs et de dérapages.
Lorsque des jeunes provoquent des émeutes, commettent des actes de vandalisme et se livrent à des intimidations, ils anéantissent eux-mêmes les efforts considérables déployés en faveur de la diversité et de l’inclusion. Un tel comportement est tout sauf inclusif. Il exclut les riverains, sème la peur dans la ville et met à mal la sécurité ainsi que la cohésion sociale. La rue, le quartier et la ville cessent d’être des espaces partagés pour devenir des territoires revendiqués. Un phénomène qui ne peut être dissocié de la culture de la rue dans laquelle certains jeunes grandissent et se construisent socialement.
[2]Réveillon de Nouvel An: comment la violence s’installe dans les grandes villes
Il existe en effet un code de la rue qui valorise la domination, la loyauté au groupe, le machisme et la provocation, mais rejette systématiquement l’autorité — qu’elle émane des parents, de l’école ou de la société. Cette culture est en contradiction flagrante avec les règles sociales et démocratiques ainsi qu’avec la morale religieuse, mais reste souvent, étonnamment, absente du débat.
Bien sûr, il y a les discours classiques et les réponses politiques connues : prévention, aide à la jeunesse, éducation, lutte contre la pauvreté. Ces leviers ont leur importance, personne ne le conteste, mais croire qu’ils suffisent relève de l’aveuglement face à la persistance du problème.
Ce qui manque aux jeunes d’aujourd’hui, c’est la résonance, au sens du sociologue allemand Hartmut Rosa : un lien durable et réciproque avec leur milieu, avec les autres et avec quelque chose qui les dépasse. Un cadre moral qui ne soit pas sans cesse négociable. C’est de cette absence que naissent la colère, la frustration, parfois la destruction, souvent dirigées contre l’espace public : les rues, les places, les bâtiments — autant de lieux qui représentent une société dont ces jeunes ont le sentiment de ne plus faire partie.
La foi peut jouer un rôle à cet égard, comme provocation, comme rébellion ou comme instrument identitaire face à une société perçue comme hostile ou vide. La foi sert alors non pas de boussole morale, mais de vecteur d’opposition.
Des dégâts considérables
C’est précisément pour cette raison que la religion, en tant que cadre éthique, doit être prise au sérieux. Il faut avoir le courage de dire que saccager les rues, intimider ses voisins et accaparer l’espace public n’est compatible avec aucun discours moral ou religieux crédible.
De nos jours, on a tôt fait de rejeter ce genre de propos sous prétexte qu’ils seraient moralisateurs ou stigmatisants. Or, lorsqu’une société ne fait plus la morale, il ne lui reste que la procédure et la répression. Qui n’ose plus dire « ça ne se fait pas » finira par ne plus pouvoir dire que « c’est interdit ». Mais une société ne vit pas uniquement de règles juridiques. Elle a aussi besoin de normes sociales. Des normes qui se créent dans les familles, les quartiers, les communautés et la société civile. En minimisant systématiquement les responsabilités, on a causé des dégâts considérables, surtout dans les couches les plus défavorisées de la société.
Le débat sur la radicalisation a déjà montré que certaines personnes se sont trop longtemps enfermées dans des explications exclusivement socio-économiques, en négligeant les dimensions religieuse et extrémiste pourtant bien réelles. Un mécanisme similaire est aujourd’hui à l’œuvre. Faire comme si ces facteurs n’avaient aucune importance revient à réduire le champ de la discussion jusqu’à l’absurde.
À ne vouloir voir dans l’identité religieuse et culturelle qu’un atout, sans jamais oser la nommer face aux dérapages, on fragilise l’assise même de la diversité. La diversité n’est pas un dogme : elle n’est ni automatiquement une richesse, ni par définition un problème. Reconnaître les difficultés qu’elle implique et s’y attaquer permet d’en libérer le potentiel ; les nier ou les minimiser ne fait que le miner.
[1] https://daardaar.be/rubriques/societe/creche-de-noel-a-bruxelles-les-musulmans-aussi-en-ont-marre-que-lon-detricote-des-traditions/
[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/reveillon-de-nouvel-an-comment-la-violence-sinstalle-dans-les-grandes-villes/