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  ARM Give a man a fire and he's warm for a day, but set fire to him and he's warm for the rest of his life (Terry Pratchett, Jingo)

Quand l’IA fait de l’ombre aux travailleuses du sexe: «Comment rivaliser avec la perfection?»

([Société] 2025-12-01 (De Standaard))


À la carte . Des yeux bleus, des longs cheveux noirs, une forte poitrine, et pas plus de 60 kilos. Et en un clin d’œil, telle une créature de Frankenstein version sensuelle, la femme de vos rêves prend forme à l’écran. Sur des plateformes comme Candy.ai, Joi.ai ou Pornjourney, l’utilisateur ne se perd plus dans un océan de vidéos pornos en tous genres : il génère lui-même, en quelques clics, tous les scénarios et personnages sexuels imaginables grâce à l’IA.

« Voilà au moins deux ans que ce genre de sites pornographiques alimentés par l’IA est facilement accessible », explique Valérie Lapointe, chercheuse à l’Université du Québec qui s’est penchée sur l’essor de ces plateformes. « On peut y discuter avec un chatbot érotique, mais aussi générer soi-même des images via des prompts . Ces images sont tellement réalistes qu’il devient difficile de les distinguer de vraies photos. Les vidéos ont encore une longueur de retard, mais l’IA évolue à toute vitesse. Le niveau d’interactivité et de complexité ne cesse d’augmenter de manière exponentielle. »

Vous l’aurez compris, le X généré par IA a le vent en poupe. Même de grandes entreprises d’intelligence artificielle, longtemps réticentes vis-à-vis du contenu érotique, semblent changer leur fusil d’épaule. Le 14 octobre, Sam Altman, CEO d’OpenAI, a ainsi annoncé qu’à partir de décembre, les utilisateurs pourront avoir des conversations érotiques avec ChatGPT. De son côté, Grok, le chatbot d’Elon Musk, permet depuis juillet d’entretenir des échanges coquins avec Ani et Valentine, des partenaires virtuelles.

Du porno ultra-retouché



Comment les travailleuses du sexe et créatrices de contenus érotiques vivent-elles cette montée fulgurante de l’IA ? La Flamande Gigi Max a déjà tourné dans un film pornographique ensuite modifié grâce à l’IA. « On m’a demandé de fixer la caméra en continu, afin de pouvoir remplacer mon visage par la suite », témoigne-t-elle. « Je devais devenir Claudia, une pâtissière lilloise. »

Une recette couronnée de succès : très vite, les spectateurs ont réclamé davantage de vidéos mettant en scène la fameuse Claudia. « Le producteur m’a même demandé d’ouvrir un compte Instagram à son nom. J’ai décliné, car ce personnage ne m’apportait aucune notoriété. Les fans en voulaient toujours plus de Claudia, et non pas de Gigi. Or je tenais à développer ma propre image. »

Pour l’intéressée, le constat est clair : la concurrence d’actrices pornographiques entièrement fictives et générées par IA est à présent une réalité. Les actrices pornos seront-elles bientôt remplacées pour autant ? « Dans le secteur, les tensions et les craintes sont palpables », glisse-t-elle. « Comment rivaliser avec la perfection ? Avec une fille qui a à la fois un ventre parfait, une poitrine impeccable et un joli minois ? »

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Du sexe avec vampire ?

Pour Sabien Demonia, modèle OnlyFans et Playboy, suivie par près d’un million de personnes sur Instagram, l’arrivée de l’IA dans l’industrie est irréversible. « Le monde du X va inévitablement évoluer vers une proportion où la moitié des modèles et actrices seront générés par IA », assure-t-elle.

C’est précisément ce constat qui l’a poussée à embrasser pleinement la révolution en marche. « Pourquoi ne pas en tirer profit ? » En 2023, elle signe un contrat avec Joi.ai, un acteur majeur du monde de l’érotisme généré par IA. « Le contrat le plus simple que j’aie jamais signé », dit-elle. « J’ai simplement recyclé du contenu que j’avais déjà en stock : au début, j’ai envoyé environ 500 photos et vidéos de moi. » L’entreprise en a créé un avatar. Depuis lors, les fans peuvent générer des photos, des vidéos de sept secondes, ou discuter avec son chatbot . « J’ai rempli de nombreux questionnaires sur la manière dont je voulais qu’il réponde, et sur ce que je dirais dans différentes situations. Bien sûr, nous sommes totalement transparents : ce n’est pas moi qui parle, mais une version IA de moi. »

Sabien Demonia a transformé son identité en image de marque, et développe ses activités grâce à l’IA. Les avatars que les fans peuvent générer reprennent la couleur de ses cheveux, sa silhouette et ses tatouages personnels, mais ne lui ressemblent pas tant que ça. Il n’empêche que ces modèles virtuels portent son nom, et les fans en redemandent. Une affaire qui rapporte gros. « L’argent coule à flot », se réjouit-elle. « Certains mois, je gagne davantage grâce à mon avatar IA que via mon compte OnlyFans, sur lequel je passe pourtant bien plus de temps. »

La jeune femme insiste surtout sur la dimension créative infinie qu’offre l’IA : « Mes fans voulaient me voir en vampire, ou sous la forme d’autres personnages. J’adore ces niches, mais ce n’est pas toujours simple à produire dans la réalité. Avec l’IA, tout devient possible. La folie n’a plus de limites, et c’est tant mieux. »

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Pas de femmes de 40 ans



Mel Melicious, travailleuse du sexe qui s’exprime régulièrement à travers Utsopi, l’association de défense des droits des travailleurs du sexe, rejette catégoriquement cette évolution. « Je suis radicalement contre », dit-elle. « C’est tromper le client. Il pense parler avec vous, alors qu’il parle à un ordinateur. Et si le client sait pertinemment que l’image est générée par IA, pour quoi paie-t-il, au juste ? » Elle s’inquiète aussi des limites éthiques : « Parfois, tout ça me fait peur. Qu’est-ce que l’IA parviendra à réaliser, à l’avenir ? Où trace-t-on la ligne à ne pas franchir ? » L’inquiétude n’est pas dénuée de fondement. Un bot d’IA n’a évidemment aucune notion de consentement. « On place entièrement notre confiance dans les développeurs des sites pornographiques et érotiques », rappelle la Valérie Lapointe, la chercheuse québécoise. « On mise sur leur bonne volonté afin que des limites existent, notamment pour des images problématiques. »

Or ces limites varient fortement selon les plateformes. « Il ressort de nos recherches que beaucoup de sites interdisent la génération d’images illégales, mais c’est une pente glissante. Par exemple, je n’ai pas pu générer d’images de femmes de 40 ans. Seulement de jeunes femmes, souvent très jeunes d’apparence. Notre dernière étude démontre que 40 % des sites analysés permettent aussi de produire des deepnudes , c’est-à-dire des images à caractère sexuel créées à partir de simples photos d’une personne réelle. »

La facilité avec laquelle l’utilisateur peut manipuler ou génèrer des images via l’IA déconcerte le milieu : les acteurs sont-ils encore maîtres de leur image ? Sabien Demonia précise que tout dépend de l’entreprise concernée. « Chez Joi.ai, mes images sont strictement protégées, et les contrats très rigoureux. Mais ce n’est pas toujours le cas partout. Ailleurs, vos images peuvent finalement se retrouver sur des sites douteux. »

Authenticité



Après quelques expériences, Gigi Max a renoncé à l’IA. « Pourquoi contribuer à un personnage fictif quand je peux prêcher pour ma propre chapelle ? Je suis Gigi. Une femme en chair et en os, qui fait parfois des grimaces et n’est pas toujours jolie. Peut-être que cette authenticité continuera de plaire à celles et ceux qui ne supportent plus l’uniformité du style virtuel. Voilà une chose que l’IA ne pourra pas m’enlever. »

Sabien Demonia partage cet avis. « À un moment, j’ai remarqué que l’entreprise avec laquelle je collaborais accordait davantage d’attention à des personnages fictifs qu’aux créateurs de contenu eux-mêmes. Rien d’étonnant : l’IA permet de gagner de l’argent plus vite, et plus facilement. Les entreprises en sont conscientes. » Et de conclure : « Heureusement, je peux compter sur une vaste communauté de fidèles qui préfèrent encore me voir moi, ou mon avatar personnel, plutôt qu’un personnage entièrement fictif. Avec l’IA, tout est trop parfait, alors que ce qui nous attire l’un l’autre, ce sont justement nos imperfections. Voilà pourquoi les travailleuses du sexe ont encore de beaux jours devant elles. »

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[1] https://daardaar.be/rubriques/societe/pourquoi-ne-pas-plutot-remplacer-les-pdg-par-lia/

[2] https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/les-robots-peuvent-ils-accoucher-de-chefs-doeuvre-litteraires/

[3] https://daardaar.be/rubriques/opinions/la-liste-de-nos-envies-determinee-par-les-algorithmes-adieu-la-magie-de-saint-nicolas/



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