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  ARM Give a man a fire and he's warm for a day, but set fire to him and he's warm for the rest of his life (Terry Pratchett, Jingo)

Apprendre une langue, ce n’est pas un hobby: c’est un acte citoyen

([Société] 2025-07-01 (De Morgen))


On peut défendre l’utilité des cours de langues, par exemple le chinois — et, par extension, de la formation des adultes dans son ensemble — en s’appuyant sur un réflexe politique, mais aussi et surtout et se fondant sur l’expérience de centaines d’étudiants qui, après le travail, prennent l’initiative d’apprendre un autre idiome, de porter un autre regard sur le monde, de s’ouvrir à un autre type de lien social. Élevons donc le débat au-delà du simple coût horaire.

Dans le cadre de la promotion sociale, j’enseigne le chinois à des Flamands pleins d’ardeur depuis de longues années. Et voilà que les autorités veulent désormais porter les droits d’inscription de 1,50 à 4 € par heure de cours, c’est-à-dire les faire passer quasiment du simple au triple en l’espace d’une seule année scolaire ! Elles justifient cette hausse en prétendant que l’apprentissage d’une langue après le travail relève des passe-temps et doit donc être financé par les apprenants : pas question d’utiliser l’argent du contribuable pour des formations qui ne sont pas « axées sur le travail ». L’augmentation envisagée rapporterait 33 millions d’euros au Trésor flamand.

On pourrait se dire que c’est bien, que ce sont là de belles économies. Mais il s’agit ici d’enseignement.

A relire

[1]Pourquoi avons-nous si peur de l’enseignement multilingue ?

Les personnes qui suivent des cours de chinois, par exemple, ne le font pas à la légère. La plupart de mes étudiants appartiennent à l’une des trois catégories suivantes : celles et ceux qui sont en couple avec un(e) Chinois(s), qui ont pour projet d’étudier ou de travailler en Chine, ou qui sont à la recherche d’un nouveau défi intellectuel. L’amour, l’ambition, la quête de sens : autant de motifs qui sont tout sauf futiles.

Les personnes qui s’inscrivent « pour passer le temps » décrochent le plus souvent après quelques cours, tandis que les autres restent, parfois pendant des années. Elles apprennent non seulement à maîtriser une langue, mais aussi et surtout à comprendre un peuple dont la façon de penser est aux antipodes de la leur. Elles jettent ainsi des ponts, permettent d’éviter des malentendus, rêvent d’un avenir commun, ici ou ailleurs. On est donc bien au-delà du passe-temps !

Un investissement en faveur de la paix



Voilà plus de vingt ans que j’enseigne et que je traduis le chinois. En ma qualité de sinologue, j’ai par exemple collaboré, en 2009, à une émission de Canvas qui s’intitulait La Chine pour les débutants . La culture chinoise était particulièrement prisée des médias à l’époque, mais depuis une dizaine d’années, cet intérêt s’est davantage porté sur la politique et l’économie du pays.

Heureusement, la compréhension de la culture et de la langue continue d’occuper une place centrale dans l’enseignement pour adultes. Les étudiants apprennent à connaître les sensibilités, les usages, la mentalité d’un cinquième de la population mondiale. Or, n’est-ce pas précisément ce dont on a besoin dans ce monde globalisé, où la coopération économique et les conflits sont omniprésents ? L’enseignement des langues étrangères n’est pas un luxe, c’est un investissement dans la bonne entente internationale et donc dans la paix.

J’ai repensé, ces derniers jours, à un ancien professeur de sinologie, qui comparait le rôle des centres d’études culturelles et de langues étrangères à celui des églises dans la société moderne : de même que ces dernières, à notre époque, font plus que dispenser des préceptes religieux, de même la promotion sociale offre plus que de simples cours de langues, car ceux-ci sont l’occasion de réfléchir, de créer du lien et de donner du sens à sa vie.

A relire

[2]Identité et langue: comment le multilinguisme a enrichi ma vie

Voilà bien longtemps que les églises ne sont plus des institutions purement dogmatiques. Elles apportent réconfort, structure et réflexion. Une fonction que remplissent également les cours du soir. Les personnes qui le souhaitent peuvent y apprendre de nouvelles choses après le travail, se lancer des défis et réfléchir au monde collectivement. De tels lieux sont rares et donc précieux.

Or, à l’époque contemporaine, on sous-estime l’importance de l’étude. On accorde peu de valeur au temps qui y est consacré après le travail. L’apprentissage est réduit au rendement immédiat et à la création d’emplois. Mais apprendre, c’est aussi se former, se développer, gagner en humanité — même à l’âge adulte. À l’heure où il faut travailler quarante ans avant la retraite, les moments de repos, d’inspiration et de respiration intellectuelle sont essentiels.

Oui, ces moments ont un coût. Mais remettons les choses en perspective. Ce montant de 33 millions d’euros peut sembler important, mais comparé à d’autres dépenses publiques et gaspillages budgétaires, c’est une bagatelle. Est-il à ce point scandaleux que le contribuable finance le savoir, la solidarité et la citoyenneté mondiale ? Il contribue bien au sport, à la culture et au patrimoine — et à juste titre. Pourquoi pas, alors, à la formation des adultes, qui offre aux citoyens la possibilité d’enrichir leurs connaissances et d’améliorer leur compréhension du monde ?

Quelle est la valeur des cours de langues étrangères ? Ils ne font pas de nous des demandeurs d’emploi ou des consommateurs, mais des citoyens du monde. Or, la Flandre en a plus besoin que jamais. Ils nous apprennent à écouter plutôt qu’à juger, à rassembler plutôt qu’à diviser. Et ça, ça n’a pas de prix.

A relire

[3]Eduquer ses enfants en plusieurs langues, une bonne idée?



[1] https://daardaar.be/rubriques/societe/avons-peur-autres-langues/

[2] https://daardaar.be/rubriques/societe/identite-et-langue-comment-le-multilinguisme-a-enrichi-ma-vie/

[3] https://daardaar.be/rubriques/societe/eduquer_enfants_plusieurs_langues/



I do not patronize poor, ill educated, or disenfranchised people by
exempting them from the same critical examination I feel free to
direct toward the rest of society, however much I might champion the
same minority or disadvantaged group in the forums of that society.
-- James Moffitt